L'invention des Wokes par le nationalisme conservateur
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Comment citer

Canet, R. et Palardy, L. (2022). L’invention des Wokes par le nationalisme conservateur. Revue Possibles, (Hors-Série), 32-41. https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/article/view/484

Résumé

Les mots woke et wokisme ont récemment envahi l'espace public, médiatique et politique francophone au Québec et en France. Héritage des luttes anti-esclavagistes et du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, le mot woke était originellement conçu comme une arme d’émancipation. Il a d’ailleurs été réactualisé avec la même visée politique par le mouvement Black Lives Matter qui a repris le flambeau de la lutte antiraciste au milieu des années 2010 (Policar 2022). Stimulant le rapprochement entre la pensée décoloniale et les luttes intersectionnelles (race, classe, genre) du mouvement féministe de la troisième vague, le wokisme a permis aux minorités de s’unir autour d’une perception et d’une expérience partagées des discriminations désormais entendues comme systémiques et portant atteinte aux fondements même de la démocratie libérale (Behrent 2021). 

Ce phénomène a cependant provoqué une virulente réaction de courants plus conservateurs qui dénoncent l'atteinte à la liberté d'expression (cancel culture) et la menace que la reconnaissance de la diversité ferait peser sur des valeurs qu'ils jugent universelles (Girard 2021). Les termes « woke » et « wokisme » ont alors subi une inversion de sens pour se couler dans la logique du pouvoir dominant. Et c’est paradoxalement – en apparence, nous y reviendront – un événement, survenu à Ottawa en septembre 2020, qui a lancé la controverse au Québec autour de ces notions. Ce qui est devenu « l’affaire Lieutenant-Duval » a en effet conduit plusieurs professeurs de l’Université d’Ottawa à se porter publiquement à la défense de la liberté académique et du respect de l’institution, minée selon eux par les « idéologues » et autres « ennemis de l’intérieur » qui la peuplent. L’un d’eux n'hésite d’ailleurs pas à dénoncer la « gauche constructiviste identitaire » qui n’a pas su bien lire Mathieu Bock-Côté, « l’un des rares au Québec à avoir vu venir avec lucidité (et à s’en inquiéter publiquement depuis des années) la dérive en voie de nous emporter. » (Charbonneau 2022, 132) 

Ces termes font aujourd’hui controverse et nous proposons d’en analyser la dimension politique. Plus précisément, nous cherchons à savoir quel est le projet politique qui profite le plus de l’emphase médiatique qui est actuellement mise sur ces notions au Québec ? Pour éclairer ce débat, nous avons procédé à une analyse quantitative et qualitative du discours médiatique à partir de l'étude systématique d'un corpus de près de 500 articles parus entre 2016 et 2021 dans différents quotidiens et magazine québécois. 

Qui écrit quoi et où ?  

Les articles qui constituent notre corpus correspondent à l’ensemble des textes contenant l’occurrence « woke », publiés dans la presse écrite francophone québécoise avant le 30 septembre 2021. Le premier article trouvé remonte au 28 septembre 2016. Le corpus que nous avons amassé sur cette période de 5 ans comprend un total de 489 articles. Parmi ceux-ci, certains textes se répètent parce qu’ils sont reproduits à l’identique dans plusieurs médias pour en accroître l’audience. Cependant, puisque c’est avant tout l’audience des textes produits qui nous guide, nous avons travaillé à partir du nombre total d’articles publiés (489) et non du nombre de textes originaux (318). 124 auteurs et autrices (chroniqueurs et journalistes) sont à l’origine de ces textes qui ont été publiés dans 9 journaux et magazine : le Journal de Montréal, le Journal de Québec, La Presse, Le Devoir, Le Soleil (Québec), L’Actualité, Le Nouvelliste (Trois-Rivières), Le Droit (Gatineau) et La Voix de l’Est (Granby). 

La majorité des articles a été publiée dans le Journal de Montréal (35 %), suivi du Journal de Québec (34 %), de La Presse (16 %) et du Devoir (12 %). Et, dans une proportion très peu significative, suivent Le Soleil (1 %), L’Actualité (0,6 %), Le Nouvelliste (0,4 %), Le Droit (0,4 %) et La Voix de l’Est (0,2 %). Ainsi, 97 % des textes ont été publiés dans seulement 4 des 9 journaux et magazine identifiés, soit le Journal de Montréal, le Journal de Québec, La Presse et Le Devoir. Cette concentration médiatique est d’autant plus accrue que le Journal de Montréal et le Journal de Québec appartiennent tous deux à la même entreprise (Québecor). Notons par ailleurs que 69 % des articles présents dans le corpus sont tirés de ces deux quotidiens. Ce groupe de presse est donc de loin l’entité qui a eu le plus de poids dans la couverture médiatique du phénomène « woke » au Québec. 

Parmi les 124 auteurs et autrices que l’on retrouve dans l’ensemble de notre corpus, 5 se situent au-delà du seuil de 5 % de l’ensemble du corpus. Toutes ces personnes sont des chroniqueurs et chroniqueuses du Journal de Montréal et du Journal de Québec. Il s’agit de Richard Martineau (auteur de 11 % des articles du corpus), Denise Bombardier (10 %), Mathieu Bock-Côté (10 %), Joseph Facal (7 %) et Sophie Durocher (6 %). Dans leur ensemble, les articles rédigés par ces 5 auteurs et autrices représentent 45 % du corpus, bien qu’ils ne représentent que 4 % de celles et ceux ayant écrit sur la question. Nous avons surnommé ce groupe les Big Five

Nous avons catégorisé chacun des articles en fonction de l’opinion globale qui s’en dégageait à propos du phénomène woke. Nous avons donc classé de manière subjective les articles en trois grandes catégories relatives à leur vision du wokisme : négative, positive ou neutre. Puis, nous avons calculé la proportion des articles du corpus correspondant à chacune de ces catégories. Il en résulte que selon notre appréciation, 65 % des articles du corpus projettent une vision négative du phénomène woke, 28 % d’entre eux en projettent une vision neutre et, finalement, 7 % d’entre eux en projettent une vision positive. Les articles de notre corpus projettent donc majoritairement une vision négative du wokisme. Est-ce à dire que l’ensemble de la presse québécoise véhicule une image négative du phénomène ? 

Parmi les articles du Journal de Montréal, 82 % projettent une vision négative du wokisme, 16 % une vision neutre et, finalement, 2 % une vision positive. C’est encore plus tranché pour les articles du Journal de Québec, dont 82 % projettent une vision négative du wokisme, 17 % une vision neutre et 1 % une vision positive. On retrouve plus de nuances parmi les articles de La Presse. 58 % d’entre eux projettent une vision neutre du wokisme, 23 % une vision négative et 19 % une vision positive. En ce qui concerne le journal Le Devoir, une tendance similaire se dessine. 52 % des articles qui y sont publiés projettent une vision neutre du wokisme, 36 % une vision négative et 12 % une vision positive. En ce qui concerne les autres publications, leur faible représentativité statistique au sein de notre corpus rend difficile l’analyse.  

Comment expliquer un traitement si différencié d’un même phénomène social entre les divers journaux ? L’hypothèse que nous pouvons formuler réside en deux points : la nature des textes publiés et leur nombre.   

Les 5 auteurs et autrices les plus prolifiques de notre corpus ne rédigent pas des articles journalistiques mais plutôt des chroniques d’opinion. Or, ces opinions sont tranchées. 96 % des articles des Big Five projettent une vision négative du wokisme et 4 % d’entre eux projettent une vision neutre du wokisme. Aucun article ne véhicule une vision positive du phénomène. Dans cette perspective, il ne semble nullement abusif d’affirmer que les Big Five exercent une influence considérable sur la controverse sociale autour de ces notions. Et ce, d’autant plus que les journaux dans lesquels ces personnes expriment régulièrement leurs opinions cumulent le plus grand lectorat de la presse quotidienne québécoise, soit plus de 4 millions de personnes (Centre d’études sur les médias 2022).   

Qui sont les Wokes ? 

Que signifient les termes woke et wokisme pour les 5 chroniqueurs et chroniqueuses influents du groupe Quebecor ? Pour le savoir, nous avons procédé à l’analyse qualitative à l’aide du logiciel Nvivo des 110 textes originaux qu’ils ont publiés pour l’essentiel entre septembre 2020 et septembre 2021.  

L’une des caractéristiques qui revient le plus souvent pour définir les Wokes, c’est qu’ils sont de gauche. Que celle-ci soit « radicale », « extrême » ou « identitaire », le jugement est très sévère à son égard.  « C'est une gauche haineuse, sectaire, intolérante, fanatique, et qui profite de la complicité d'une partie de la caste médiatique et est particulièrement puissante dans le monde universitaire, où elle fait régner la loi de la censure. Elle représente aujourd'hui la principale menace à la démocratie et à la liberté d'expression. » (Bock-Côté 2020b) Cette gauche est cependant « nouvelle » et doit être distinguée de la « vraie » gauche, celle qui « défendait les petits travailleurs, pas les handicapés racisés non binaires et bispirituels qui ne représentent que 0,005 % de la société ! » (Martineau 2021b). 

Les Wokes sont antiracistes. Or, ce positionnement a priori émancipatoire ne l’est pas pour les Big Five, bien au contraire. Il s’agirait plutôt d’une forme de « racisme inversé » visant à discriminer la majorité blanche en dénonçant ses prétendus privilèges. Comme l’écrit Denise Bombardier, « l'expression “Vous, les Blancs” est devenue pour des militants antiracistes la façon simple et directe de nous insulter et surtout de nous culpabiliser en tant que responsables de tous les crimes de la terre » (Bombardier 2021a). Et dans la continuité, les Wokes sont aussi décoloniaux. Mais là encore, nous sommes face à « une folie », « un délire », qui affirme que « la société se diviserait en dominants et dominés, et la recherche académique […] doit servir à libérer les opprimés et à faire cheminer les oppresseurs. » (Facal 2021) 

Les Wokes sont aussi féministes et, plus largement, adeptes des théories du genre, ce qui les porterait à la critique facile du « mâle blanc occidental ». « Pour les militants wokes, l'humanité est une pyramide. En bas, il y a les hommes blancs hétéros de plus de 50 ans, responsables de tous les maux qui ont accablé le monde depuis le Big Bang. Et en haut, les transgenres noires lesbiennes de moins de 30 ans. » (Martineau 2021a) Les Wokes sont généralement jeunes, plus proches des milléniaux que des boomers auxquels ils ont tendance à s’opposer. Mais il s’agit là encore d’une « jeunesse perdue, nationalement indifférente, et hypnotisée par le wokisme. » (Bock-Côté 2021d) 

Par ailleurs, les Wokes sont organisés. Nous aurions affaire à un « courant », « un mouvement » composé de « militants » qui défendent une cause et déploient des stratégies pour la promouvoir. Le danger est menaçant selon Denise Bombardier pour qui : 

le mouvement woke, qui sévit en Occident, a d'abord envahi des campus nord-américains. Et d'autres élites à la remorque de cette nouvelle religion rêvent de déconstruire la civilisation blanche. Ces idéologues, qui donnent presque aux communistes d'antan des allures de bons mononcles, ne sont plus des grenouilles de bénitier maoïstes, mais des ségrégationnistes racialisés qui s'appliquent à mettre au dépotoir de l'histoire universelle la civilisation gréco-romaine dont l'Occident se réclame. (Bombardier 2021b) 

L’enjeu se révèle donc de taille car ces « croisés du 21ème siècle » partis à l’assaut de la civilisation occidentale (paradoxalement!) sont sous influence. Ils font partie d’une « secte », d’une nouvelle « religion », émettent des « fatwa », suivent un « catéchisme » et n’hésitent pas à recourir aux « autodafés » ou autres méthodes de « l’Inquisition ». Nous assisterions au : 

déploiement d'un nouveau fanatisme idéologique qui n'a plus rien de marginal [et qui] témoigne de l'influence dans le monde intellectuel d'une nouvelle gauche sectaire venue des États-Unis. Elle intimide sur les réseaux sociaux et cherche à ruiner la réputation de ceux qui ne se soumettent pas à ses dogmes. Son arme : les accusations de racisme, de sexisme, de transphobie. On l'appelle la gauche woke. C'est une gauche religieuse. Elle voit un blasphème dans le fait de la contredire. (Bock-Côté 2020a)  

Les Wokes auraient une grande influence dans les milieux de l’éducation, des médias et de la culture, ce qui semble motiver les virulentes attaques des Big Five. Tour à tour Radio-Canada, Télé-Québec, Le Devoir, l’ONF, ainsi que les universités Concordia, d’Ottawa et l’UQAM sont vilipendés pour leurs supposées accointances avec les Wokes. « La gauche woke n'est pas composée que de militants radicaux un peu grotesques […] elle est dominante dans les départements de sciences sociales, dans les organismes culturels et à la radiotélévision fédérale. Son vocabulaire colonise le langage public, et partout s'impose son obsession raciale, qui veut diviser l'humanité entre “Blancs” et “racisés”. » (Bock-Côté 2021a) Ces institutions sont pointées du doigt pour leur soumission à la « rectitude politique » qui se manifeste par la « censure » et les atteintes à la liberté d’expression.  

Dans la sphère politique aussi, les Wokes auraient leurs partisans. Nous les retrouvons à tous les paliers de gouvernement. Justin Trudeau, Gabriel Nadeau-Dubois et Valérie Plante occupent le devant de la scène, mais le Parti Vert et le NPD peuvent aussi être ciblés. Il est clair cependant que, selon nos chroniqueurs et chroniqueuses, le premier ministre du Canada constitue la cible de choix, son nom apparaît 43 fois dans notre corpus.  

Que veulent les Wokes et quelle réponse politique leur adresser ? 

Essentiellement, selon les Big Five, les Wokes souhaitent la disparition de la nation québécoise, francophone et enracinée dans l’histoire. Ils sembleraient lui préférer le « Canada postnational multiculturaliste anglophone et woke. » (Bock-Côté 2021b) Et pour y parvenir, ils propagent à travers les médias et les universités, avec la complicité complaisante du fédéral et des partis politiques de gauche, « l’idéologie diversitaire » et le « racialisme », afin de fragmenter la communauté nationale et de donner mauvaise conscience à la majorité blanche. « Le racialisme prôné par les wokes déconstruit les nations. […]  Cette vision explique pourquoi cette nouvelle idéologie souhaite faire tomber les frontières. Elle remet en cause la souveraineté des États. […] La révolution racialiste est annoncée. Elle inclut la déblanchisation de l'Occident. En d'autres termes, la guerre aux Blancs “colonialistes” est en marche. » (Bombardier 2021c) 

Le traitement médiatique du phénomène woke par les chroniqueurs et chroniqueuses du Journal de Montréal nous ramène ainsi aux fondamentaux du nationalisme canadien-français centrés sur le combat pour la survivance d’une identité nationale culturellement définie (Canet 2003). Le « poids du Québec est appelé à régresser dans le Canada, et même les plus grands discours sur le respect de la nation québécoise ne réussiront pas à faire oublier que notre peuple y est condamné à la marginalisation, puis à l'extinction démographique. Le Canada nous condamne structurellement à la minorisation, la folklorisation, puis la disparition » (Bock-Côté 2021c).  C’est ici que nous pouvons voir l’usage politique qui peut être fait de ce traitement médiatique très partial du phénomène woke.  

En effet, ce qui s’inscrit en creux de notre analyse, c’est que le premier ministre du Québec, François Legault, s’impose pour nos Big Five comme un rempart qui pourrait contrer la déferlante woke. Son nom apparaît d’ailleurs 61 fois dans notre sous-corpus, la plupart du temps associé à un vocabulaire plutôt complaisant. En effet, ce dernier « rassure », « impressionne », « fait preuve de modération », « fait très bonne figure », il est « un bon capitaine », « un chef national », un « bon père de famille ». « François Legault demeure aux yeux de la majorité le guide, le protecteur et le chef d'État de la période la plus douloureuse du Québec moderne. » (Bombardier 2021d) 

La récupération du wokisme par le nationalisme conservateur 

Comme nous le soulignions en introduction, l’emphase médiatique mise sur le phénomène Woke au Québec débute véritablement en septembre 2020 suite à l’Affaire Lieutenant-Duval qui éclate à l’Université d’Ottawa, donc en Ontario. Ce paradoxe n’est qu’apparent puisqu’avant d’être une ville située dans la province voisine, Ottawa est la capitale de l’État fédéral canadien. Elle est donc une cible de choix pour toute rhétorique nationaliste émanant du Québec. Nous pouvons alors formuler l’hypothèse que l’Université d’Ottawa, érigée en cheval de Troie du mouvement woke au pays, offrait une occasion en or au mouvement nationalisme conservateur pour passer à l’offensive.  

Afin d’explorer cette hypothèse, concentrons-nous sur la fréquence des articles publiés entre le 1er septembre 2020 et le 30 septembre 2021. Nous pouvons observer sur notre courbe, deux moments de forte croissance de la production médiatique autour du phénomène woke, en février et septembre 2021.  

Le 13 février 2021, sur sa page facebook, le premier ministre prend position dans le débat entourant la liberté d’expression et la liberté académique, adoptant explicitement la ligne éditoriale des chroniqueurs et chroniqueuses du Journal de Montréal

On voit qu’une poignée de militants radicaux essaient de censurer certains mots et certaines œuvres. On voit arriver ici un mouvement parti des États-Unis et franchement, je trouve que ça ne nous ressemble pas. […] Et puis ça ne se limite pas aux campus. À l’automne, j’en ai moi-même fait l’expérience quand des militants ont essayé de censurer mes suggestions de lecture parce que j’avais recommandé un livre de Mathieu Bock-Côté, qui portait justement sur les dérives du politiquement correct. […] Si on commence à s’autocensurer par peur de se faire insulter, ou si on ne défend pas quelqu’un qui est victime de ça, on joue le jeu des radicaux. Je comprends que ça puisse faire peur, mais on doit se tenir debout, rester fermes. Plus on sera nombreux à refuser de céder à l’intimidation d’une minorité de radicaux, plus la peur reculera. (Legault 2021) 

Le 15 septembre 2021, durant la période des questions à l’Assemblée nationale, en réponse aux propos du chef de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, qui comparait le premier ministre à Maurice Duplessis dans sa volonté de s’autoproclamer « père de la nation québécoise », François Legault a riposté en ces termes : « Le chef de Québec solidaire nous parle de Maurice Duplessis. Il avait beaucoup de défauts, mais il défendait sa nation. Il n'était pas un “woke” comme le chef de Québec solidaire. » (Journal des débats 2021) Encore une fois, la ligne semble clairement tracée par le premier ministre entre les défenseurs de la nation québécoise et les Wokes, et cette ligne qui divise la société en vient aussi à structurer le champ de la politique partisane. Nous pouvons ainsi noter une certaine raisonance entre le traitement médiatique du phénomène woke et les sorties publiques du premier ministre Legault. 

Conclusion : la stratégie de l’homme de paille 

Au terme de cette analyse, il n’est pas abusif de dire que les Big Five occupent une place hégémonique dans le traitement médiatique du wokisme au Québec et qu’ils produisent massivement un discours négatif à l’égard du mouvement woke. Ils réagissent aux événements et diffusent une interprétation de la réalité sociale axée sur la polarisation et le clivage identitaire dont la portée politique est manifeste puisque leur message structure désormais le discours politique dont le premier ministre s’est fait le promoteur.  

Sommes-nous ici devant une spécificité proprement québécoise ? Rien n’est moins sûr. Nous sommes plutôt face à la résurgence d’une vieille technique de disqualification politique qui a repris de la vigueur à l’ère de la révolution numérique.  

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à faire un détour par la France et la controverse qui y a fait rage autour de la notion « d’islamo-gauchisme » (Torrekens 2021). Ce néologisme tend à être utilisé dans les médias sociaux comme un instrument de lutte idéologique à des fins de stratégie politique. Comme le souligne le chercheur David Chavalarias, 

ce type de dénomination émergente indique la volonté de créer une nouvelle catégorie dans l’imaginaire collectif, passage obligé pour faire accepter de nouveaux récits de référence et pour façonner de manière durable de nouvelles représentations, croyances et valeurs. […] Nous sommes donc sur un terme utilisé pour ostraciser et dénigrer un groupe social particulier tout en en donnant pour l’opinion publique une image anxiogène et associée à un danger imminent. Son utilisation a pour but de polariser l’opinion publique autour de deux camps déclarés incompatibles entre lesquels il faudrait choisir : d’un côté les défenseurs du droit et des valeurs républicaines, de l’autre les traîtres aux valeurs françaises et alliés d’un ennemi sanguinaire. (Chavalarias 2021) 

Et le chercheur démontre, statistiques à l’appui, que lorsque les autorités politiques (dans ce cas-ci trois ministres du gouvernement d’Emmanuel Macron) reprennent la notion, ils contribuent très significativement à accroître son emprise sur l’imaginaire collectif.   

Ces techniques de manipulation de l’opinion publique s’inspirent des méthodes de l’Alt-right qui a largement alimenté la polarisation aux États-Unis, créant ainsi un terreau fertile au développement du trumpisme (McLamore et Uluğ 2020 ; Lynch 2018). Il y a donc de quoi s’inquiéter lorsqu’au Québec le premier ministre, soit la plus haute autorité de l’État, recourt à ce type de manœuvre. 

Pour conclure, comment ne pas s’interroger sur la stratégie politique poursuivie par ce type de pratique axée sur la polarisation et la division sociale plutôt que sur le dialogue et le rassemblement ? Ne pouvant nous réduire à l’explication purement électoraliste à court terme, nous optons plutôt pour l’hypothèse de la stratégie de l’homme de paille si habilement détaillée par Frédéric Bérard dans son récent ouvrage (Bérard 2022). Celle-ci pourrait se résumer brièvement comme suit : si tu ne veux pas agir, regarde ailleurs. Plutôt que de faire face aux véritables problèmes, crées-en un de toutes pièces.  

Ce constat d’un cynisme lucide ferait presque rire si la situation n’était pas si tragique lorsqu’elle s’applique à nos dirigeants politiques qui, non seulement tentent de justifier leur inaction sur des enjeux fondamentaux en détournant le regard, mais contribuent eux-mêmes à construire cet homme de paille (les Wokes) qui nous permet collectivement et confortablement de fermer les yeux sur les véritables défis de notre temps : la justice sociale (lutter contre les inégalités et les discriminations) et la justice environnementale (lutter contre les changements climatiques).  

  

Notices biographiques : 

Raphaël Canet est professeur au département de sociologie du Cégep du Vieux Montréal.  

Léo Palardy est étudiant en Sciences humaines, profil innovation sociale au Cégep du Vieux Montréal. 

 

Références : 

Behrent, Michael C. 2021. « Réflexions sur la question woke », Esprit 480(12) : 109-118. 

Bérard, Frédéric. 2022. L’homme de paille. L’instrumentalisation du racisme, des libertés publiques et de Monsieur Patate. Montréal : Éditions Somme Toute. 

Bock-Côté, Mathieu. 2020a. « Courage contre la secte woke ! », Journal de Montréal, 2 décembre.  

Bock-Côté, Mathieu. 2020b. « Bilan politique d'une année merdique », Journal de Montréal, 30 décembre.  

Bock-Côté, Mathieu. 2021a. « Quand l'université trahit sa mission », Journal de Montréal, 16 février.  

Bock-Côté, Mathieu. 2021b. « Ô Canada ? c'était d'abord notre hymne national ! », Journal de Montréal, 30 juin.  

Bock-Côté, Mathieu. 2021c. « Les conservateurs et le Québec », Journal de Montréal, 9 septembre.   

Bock-Côté, Mathieu. 2021d. « J'aurais pu être woke, et fédéraliste! », Journal de Montréal, 15 septembre.  

Bombardier, Denise. 2021a. « un discours intolérable », Journal de Montréal, 2 février. 

Bombardier, Denise. 2021b. « Sexe et idéologie en pandémie », Journal de Montréal, 14 avril.  

Bombardier, Denise. 2021c. « l'incontournable Mathieu Bock-Côté », Journal de Montréal, 16 avril. 

Bombardier, Denise. 2021d. « L'exploit de François Legault », Journal de Montréal, 8 mai.  

Canet, Raphael. 2003. Nationalismes et société au Québec. Montréal : Athéna éditions.  

Centre d’études sur les médias. 2022. Presse quotidienne, janvier. En Ligne : https://www.cem.ulaval.ca/economie/propriete/presse-quotidienne/ (Page consultée le 29 juin 2022). 

Charbonneau, François. 2022. « Le beau rôle », dans : A. Gilbert (Dir.). Libertés malmenées. Chronique d’une année trouble à l’Université d’Ottawa, pp.119-141. Montréal : Leméac.  

Chavalarias, David. 2021. « "Islamogauchisme" : le piège de l’alt-right se referme sur la macronie », Politoscope, 21 février. En ligne : https://politoscope.org/2021/02/islamogauchisme-le-piege-de-lalt-right-se-referme-sur-la-macronie/ (Page consultée le 29 juin 2022). 

Facal, Joseph. 2021. « Tintin au pays des woke », Journal de Montréal, 9 septembre.   

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Legault, François. 2021. « On entend beaucoup parler de liberté académique et de liberté d’expression ces temps-ci », Facebook (Post), 13 février. En ligne : https://www.facebook.com/FrancoisLegaultPremierMinistre/posts/pfbid02rFFYvzTU2EKVfFjFJG7qgXM78Yhu38tFUh7KdBRtjynhEbVVxaeoZJLyasgyn2Gal (Page consultée le 29 juin 2022). 

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Policar, Alain. 2022. « De woke au wokisme : anatomie d’un anathème », Raison présente 221 (1) : 115-118. 

Torrekens, Corinne. 2021. « Islamo-gauchisme, histoire d’un glissement sémantique », AOC, 22 février. En ligne : https://aoc.media/analyse/2021/02/21/islamo-gauchisme-histoire-dun-glissement-semantique/ (Page consultée le 29 juin 2022). 

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