Il est parti à l'assaut du ciel
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Comment citer

Canet, R. (2022). Il est parti à l’assaut du ciel: hommage à Pierre Beaudet. Revue Possibles, (Hors-Série), 8-16. https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/article/view/481

Résumé

J’ai connu Pierre Beaudet au milieu des années 2000. De retour du Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre (janvier 2005), je participais à un collectif de jeunes (et de moins jeunes) altermondialistes qui rêvaient d’organiser un Forum social au Québec. Fougueux et portés par les vagues puissantes de mobilisation (nous avions toutes et tous participé au Sommet des peuples à Québec en avril 2001, puis manifesté contre la guerre en Irak en février 2003 et bientôt avec les étudiants au printemps 2005). Nous avions alors le vent dans les voiles et pensions, bien modestement, contribuer à la marche de l’Histoire.  

Pierre nous a accueilli chez Alternatives et, même si nous nous méfions alors des structures qui tendaient à récupérer à leur compte l’énergie instituante des mouvements, ce mariage fut heureux puisqu’il a permis la réalisation du Premier forum social québécois (FSQ) en août 2007. Nous avons alors réussi, à notre petite échelle du village québécois d’Astérix comme il disait souvent, à créer, un instant, la magie de la convergence des mouvements. Le FSQ, bébé québécois du FSM, ne fut qu’une goutte d’eau dans l’océan immense des luttes altermondialistes, mais il fut pour moi, jeune immigrant sans racines ni réseaux, un formidable lieu d’apprentissage des mobilisations au Québec. Et sur ce sentier de la découverte des luttes populaires, Pierre a toujours été un véritable guide.  

Durant les 15 années qui ont suivi, que ce soit à l’École de développement international et mondialisation (EDIM) de l’Université d’Ottawa ou nous enseignions tous les deux, mais aussi dans les forums sociaux mondiaux organisés aux quatre coins du monde ainsi que dans les houleuses réunions du Conseil international du FSM, je l’ai accompagné. Tout comme dans les aventures québécoises des Journées d’Alternatives, des Nouveaux Cahiers du Socialisme, de la Grande transition, de Dialogue global ou du Réseau international pour l’innovation sociale et écologique (RÏSE). Dans de multiples événements et projets d’écriture, nous avons mené la bataille des idées et la guerre de position comme il aimait le dire, et, malgré l’adversité grandissante, tenté de poursuivre l’opiniâtre travail de la taupe qui creuse dans les sous-sols de l’Histoire pour se frayer un chemin vers un monde meilleur. 

Il y avait quelque chose d’exaltant à l’écouter partager sa mémoire des luttes locales et internationales, à profiter de son immense érudition des mouvements sociaux pour mieux situer sa révolte et donner de la perspective à l’action. À la fois patriote et internationaliste, il savait lier la lutte pour l’émancipation locale aux mouvements de solidarité internationale. Travailleur acharné, il croyait à l’éducation populaire et, comme plusieurs autres, voyait dans l’insurrection des consciences les graines de l’espérance.  

Sa plus grande force résidait dans son humilité. Aux antipodes des professionnels de l’encadrement dont l’égo tend à occulter la vocation, il ne cherchait pas à se mettre en avant, mais plutôt au milieu. Certes, Pierre connaissait la game et savait livrer bataille. Mais il n’était pas en quête de pouvoir. Il souhaitait avant tout transmettre, partager, accompagner… pour transformer.  

L’extrait que vous allez lire s’inscrit dans cet état d’esprit. À partir des souvenirs de jeunesse du militant d’extrême-gauche qu’il était dans le Montréal des années 1970, Pierre Beaudet tend la main aux jeunes générations qui aujourd’hui se mobilisent pour changer le monde. Ce passage de flambeau nous invite à réfléchir aux défis qui confrontent les nouvelles radicalités. À apprendre du passé pour mieux construire l’avenir, lucide et clairvoyant.  

 

On a raison de se révolter (extrait) 

Par Pierre Beaudet 

Décoder et recoder l'Histoire, c'est à la fois simple et compliqué. Par une réflexion critique et ouverte, il faut dénouer le nœud et surmonter les obstacles qui nichent au plus profond de nos âmes. Pour comprendre les expérimentations sociales radicales de l'époque [les années 1970], pour en décortiquer les traces, il est nécessaire de se livrer à un travail plus difficile et de ne pas s'arrêter d'emblée au problème du code. Car de toute évidence, le langage de la gauche québécoise (et mondiale) de cette période est totalement décalé par rapport à celui d'aujourd'hui. Nous le constatons en nous relisant. Le ton de l'époque a terriblement vieilli. Il est archaïque, dépassé, obsolète. En fait, si nous voulons vraiment comprendre, il nous faut réinterpréter. C’est-à-dire relire le passé avec les yeux du présent. Ce n'est pas évident. Gare au vertige ! Et, au bout du compte, cela en vaut-il la peine ? Je pense que oui. Pas seulement pour comprendre le passé. Mais pour mieux décrypter l’avenir. 

La force du changement 

De bien des manières, les identités rebelles d'aujourd'hui s’expriment dans un autre « code », elles réinventent justement la perspective d'une transformation en profondeur. Appelons cela tout simplement la force de la vie, celle qui recrée des milliards de parcours à chaque instant du monde. Dans un mouvement social aux formes multiples, de formidables et nouvelles initiatives renomment les mots. Elles créent un nouveau langage. Et surtout une nouvelle pratique de la radicalité. Ce « nouveau » ne l'est cependant jamais « totalement » : il exprime aussi des continuités, des traditions. Au fond, demeure un noyau dur, comme un petit diamant: le refus d'un ordre social aussi injuste qu'absurde, que nous appelons le capitalisme. 

Comment tout cela s'articule-t-il ? Petites et grandes, des résistances se manifestent partout à travers la planète. Souvent invisibles voire ignorées, elles ne demandent la permission à personne pour s'impliquer. De ces résistances naissent des mouvements. Puis, alliant la contestation à la proposition, des mouvements « pour » (alter) éclosent aux côtés des mouvements « contre » (anti). Le plus souvent, ils se mêlent les uns aux autres et agissent aujourd'hui en interaction permanente. 

Depuis quelques années à peine, cette mouvance est devenue plus articulée. Notamment dans le sillon du Forum social mondial (FSM). Contrairement à une image répandue, ce grand réseau des réseaux est beaucoup plus qu'un happening annuel ou une sorte de Woodstock de gauche. Des mouvements sociaux du monde entier, y compris du Québec, s'y projettent à travers une grille d'intelligibilité complexe. Ils constatent qu'ils parlent des « langages » à la fois semblables et différents. Ces différences et ces ressemblances font se superposer de multiples temporalités : nous n'écrivons pas sur une page blanche ! Elles se croisent aussi dans l'évolution constante de sociétés qui s'homogénéisent (sous le capitalisme) et se singularisent. 

Dans ce contexte, des mouvements, en apparence déconnectés les uns par rapport aux autres, prennent l'initiative de bâtir des passerelles. Entre autres grâce aux fils invisibles de l'Internet. Sur le plan intellectuel, ils commencent à saisir, à intégrer un itinéraire de rupture partielle, ambiguë, et apparemment sans horizon clair. Mais une chaîne gigantesque et impalpable de résistances, qui s'organisent maille à maille à l'échelle mondiale, prend forme sous nos yeux. 

Pour les dominés et les militants d'aujourd'hui, il est nécessaire de voir les choses différemment. Pendant longtemps, c'est-à-dire l'essentiel du vingtième siècle, l'horizon de la lutte était celui de la construction d'une modernité autour de l'État, qui devait être capté et éventuellement transformé. Des générations et des générations de militants et militantes ont œuvré sur ce registre, parfois avec beaucoup de créativité, parfois sur un mode dogmatique. Aujourd'hui, cette réflexion est dépassée. Certes, la transformation de l'État reste à l'ordre du jour, mais vue différemment. 

Alors il faut reprendre le fil de la réflexion. Élaborer de nouvelles stratégies. Être créatif à un niveau conceptuel et théorique. Nous ne sommes pas des robots, programmés pour avancer mécaniquement. Contrairement au passé, beaucoup d'entre nous ont l'intuition qu'il faut éviter toute « méga » théorisation. Les grandes utopies des générations précédentes (pour simplifier disons le « socialisme ») ne peuvent plus prétendre structurer totalement la pensée et l'horizon des luttes comme cela a été le cas dans notre passé proche et lointain. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il n'y a pas de projet. Ce qui ne signifie pas non plus qu'il n'y ait pas d'horizon. Et ce qui ne veut même pas dire qu'il n'y ait plus de « socialisme ». Tout est encore possible ! 

En fait, et c'est très enrichissant, les radicalités contemporaines estiment qu'il faut prendre garde aux projets « tout englobants », sans pour autant glisser dans un pragmatisme naïf. Parallèlement à un réinvestissement du social par le biais de résistances et la construction de micro-alternatives, il est aussi nécessaire de redéfinir les nouvelles identités (au pluriel) de ce mouvement. Comme toujours, et comme nous l'avons fait en notre temps, le mouvement social s'interpelle lui-même.  

L'irruption des subalternes  

De grandes avancées permettent de regagner confiance et espérance. Elles font écho, sans déterminisme, aux transformations profondes et de longue durée, à l'œuvre dans nos sociétés, comme l'explique si bien le sociologue états-unien Immanuel Wallerstein. Partout, les classes populaires continuent de crier « basta » aux dominants. Dans la rue bien-sûr, mais aussi dans l'espace politique « réellement existant », en rejetant la voyoucratie qui essaie de dominer et d'imposer le néolibéralisme. Combien d'intifadas ont éclaté un peu partout durant ces dernières années ?  

Bref, comme cela se produit parfois dans l'histoire, une convergence explosive se profile : les dominés ne veulent plus, et les dominants ne peuvent plus. Sans cynisme ou désillusion, des masses immenses sont en mouvement pour transformer les termes du pouvoir, sans par ailleurs espérer naïvement un quelconque miracle venu d'en haut. 

Tout cela, il faut le dire, s'exprime à la fois comme une recherche et une exploration, en dehors des sentiers battus. Certes, tous (ou presque) en conviennent, il faut changer la nature du pouvoir. On ne peut plus accepter de se « replier » dans de chimériques et éphémères autonomies. Mais ce pouvoir doit être changé en fonction de nos propres définitions, et non pas celles de nos adversaires. Dans cette lignée, le nouveau discours des mouvements sociaux se veut non complaisant - sans être cynique - face aux partis de gauche. La critique se veut constructive. De plus, et c'est un soulagement, nous entendons de moins en moins les interminables chicanes d'antan, visant à adouber le détenteur de la « ligne juste ». Cette explosion de la parole a pour effet de gommer tout complexe d'infériorité. Il n'y a plus de fausse coquetterie. « Nous sommes la gauche », affirment haut et fort ces mouvements. Aujourd'hui, l'ensemble des organisations sociales et politiques participent à la construction de la gauche et du projet de transformation sociale, et non plus une ou quelques avant­gardes « éclairées », autoproclamées et auto-définies. 

Attendre le Grand Soir ? 

Le rapport de forces entre dominants et dominés se fragilise et déséquilibre tous les prévisionnistes plus ou moins chevronnés, qu'ils soient de gauche ou de droite. Devant ce vide analytique, certains veulent conclure trop vite selon moi, que nous sommes « au début » d’un grand « retournement ». D'après leurs analyses, le grand soir, le jour J, le point de rupture approchent. 

Nous connaissons bien la chanson pour l'avoir chantée nous-mêmes, il y a 30 ans. Mais, tout comme à cette époque, la question reste mal posée. L'enjeu n'est plus le « déclin inévitable » du capitalisme (et son corollaire, la « victoire » inéluctable du socialisme), mais plutôt la mise sur pied d'un ensemble d'« options » et de « possibles ». Pour le penser en termes plus théoriques, c'est une « sociologie des émergences » qu'il faut décrypter, comme l'écrit Boaventura de Sousa Santos.  

Le capitalisme contemporain n'est probablement pas aussi « sénile » que d'aucuns le prétendent. En dépit des avancées des mouvements sociaux, il faut par ailleurs constater la solidité du « système de tranchées », érigé par les dominants pour refouler les dominés. Et, dans ce contexte, attendre une sorte de happy end de la confrontation sociale, au bénéfice des mouvements rebelles, semble périlleux. 

En fait, ce « catastrophisme » vient de loin dans l'histoire de la gauche. La Deuxième comme la Troisième internationale ont instillé au sein du mouvement social l'idée, héritée du siècle des Lumières, que la « modernité » et le « progrès », voire le socialisme, devraient nécessairement triompher. La Crise, la vraie Crise, la grande Crise, avec un C majuscule, allait survenir inéluctablement. En réalité, il n’en fut rien et il n’en est toujours rien. Le paradoxe, c'est que celui dont nous nous sommes tant réclamés pour prévoir l’effondrement du capitalisme avait déjà conclu que celui-ci se nourrissait des crises et se redéployait à travers elles. 

Aujourd'hui, le modèle néolibéral - qui est évidemment un construit politique et non pas une fatalité - pousse aux reconfigurations des diverses élites dominantes. Parallèlement, il « restructure » les classes populaires et « moyennes », au Nord comme au Sud, quitte à condamner à la misère et parfois à la mort des centaines de millions de « non citoyens », majoritairement paysans. Pour ce faire, il exclut certaines couches sociales - une bonne partie des salariés « fordistes » qui ont proliféré à l'époque keynésienne - tout en en incluant d'autres (une petite minorité), notamment celles qui sont en mesure de rendre l'offre capitaliste solvable. Rien n'indique, malheureusement, que ce modèle ne soit pas « durable », sinon par l'épuisement accéléré des ressources, un phénomène qui reste cependant souvent mal interprété par un certain écologisme catastrophiste. 

Le mouvement social mis au défi 

Face à tous ces bouleversements, le mouvement social demeure faible et fort à la fois. Il est fort de ses nombreuses victoires, qui ont forcé les dominants à reculer. Il est fort d'avoir imposé ici et là de nouvelles avancées démocratiques. Il est faible car il n'a pas encore réunifié les classes populaires autour d'un projet utopique et réalisable, un projet contre-hégémonique comme dirait Gramsci. Ses ambitions sont encore souvent contrecarrées par les tactiques de la droite. 

Pour se donner une nouvelle perspective, il faut parfois aussi dépoussiérer les vieux ouvrages. Relire Les Cahiers de prison d'Antonio Gramsci par exemple. Non, ce n'est pas pour faire revivre mes lubies italiennes. Mais « l'intellectuel organique » du mouvement insurrectionnel de l'Italie des années 1920 avait bien compris qu'il fallait, encore et toujours, réinventer la perspective de la lutte. Il s'opposait au discours qui dominait la gauche en ce temps-là et qui s'exprimait par une béate sanctification de l'expérience bolchevique. Le « coup fumant » de la révolution russe, pensait-il, ne pouvait tout simplement pas être répété. La structure de classe à l'ombre du capitalisme moderne était en mesure de résister aux coups de boutoir (contrairement à l'État tsariste qui n'avait pu tenir devant la rupture révolutionnaire). 

Pour Gramsci, la Russie était l'exception et non la règle, car l'extraordinaire conjonction des forces à l'œuvre entre l'écroulement d'un empire déclinant, la décomposition rapide de son armée et l'éclatement de la paysannerie, couplée à l'émergence d’un mouvement social dynamique dans les centres capitalistes urbains, ne pouvait pas se « reproduire ». D'une « guerre de mouvement offensive et jusqu'au-boutiste », comme l'avaient définie les militants russes, le mouvement devait bifurquer pour passer à une « guerre de position ».  

Aujourd'hui comme à l'époque, cette « guerre de position » implique un mouvement lent, un grignotage des positions de l'adversaire, une longue série de combats durs, laborieux, et épuisants, aussi bien sur le plan des forces que sur le plan des idées. Dans cette vision, l’État, contrairement à une perception bien ancrée, n'est pas un « objet » ou un « lieu » à capturer tel un « palais d'hiver ». C'est un rapport multidimensionnel de forces à transformer. La vision erronée de l'État en tant qu'objet a dominé notre génération des années 1970. Il devient nécessaire aujourd'hui de s'en débarrasser. 

Le « catastrophisme » s'est longtemps conjugué avec l'« insurrectionnisme ». La violence révolutionnaire devait aider la société à « accoucher » de la transformation postcapitaliste. Ce qui a été interprété de façon mécanique par toutes sortes de projets substitutifs, y compris ceux que nous avons vécus au Québec (du FLQ aux marxistes-léninistes). Or, l'autodéfense des masses est un ordre du jour réel et réaliste, surtout dans des circonstances exceptionnelles. On peut le voir au Mexique, au Népal, en Palestine et ailleurs... 

De bien des manières, la force du mouvement social repose sur son extériorité face à une temporalité politique immédiate, et sur sa définition par l'agir plutôt que sur la base de l'adhésion à un programme de transformation, qui délimite nécessairement l'horizon des luttes. Le mouvement tire son énergie de sa proximité avec la galaxie des revendications et des résistances et du fait qu'il ne tente pas de les « réduire » ou de les hiérarchiser. Il se redéfinit perpétuellement par l'inclusion de nouvelles identités de lutte, en phase avec les bouleversements des rapports de force et des cycles du capitalisme. Dans son effort pour coaliser ces processus hétérogènes, le mouvement social parvient parfois à les fédérer sans les réduire dans le cadre d'évolutions nécessairement conjoncturelles, éphémères. 

Un million de « batailles de l'eau » 

À l'inspiration des formidables mobilisations de Bolivie s'articulent des coalitions gagnantes qui enrayent la machine néolibérale avec de gros, et parfois de très gros, grains de sable et qui empêchent la privatisation et le pillage du bien commun. Dans ce pays de l'Amérique andine, des communautés autochtones et paysannes ont bloqué la « révolution néolibérale » et décidé d'envahir l'espace politique. Personne ne sait encore, ni même les Boliviens eux-mêmes, sur quoi l'expérience va déboucher.  

Mais la résistance est la première clé. Nous l'avons vu en 2005, lors de la splendide grève réunissant 300 000 étudiants québécois contre la marchandisation de l'éducation. Nous l'avons vu aussi en France avec l'opposition frontale des jeunes et des syndiqués au projet des contrats de première embauche (CPE), dont le but ultime était de « flexibiliser » (dualiser) le marché du travail. Partout, des masses nouvelles se mettent en mouvement, elles refusent leurs conditions d'exclues et élaborent des alternatives qui permettront, à long terme, de reconstruire une société pour tous les vivants. Les conditions dans lesquelles ces mouvements évoluent sont évidemment difficiles, en raison de la violence et de l'hostilité des dominants. 

Les mouvements sociaux constituent un processus à géométrie variable, qui exprime les transformations de la société et permet aux dominés de s'exprimer. À la lumière de l'expérience du Forum social, nous découvrons que ces mouvements peuvent, dans certaines conditions, s'« agglomérer », sans fusionner ni perdre leurs identités. À la dichotomie traditionnelle entre mouvements sociaux définis par une identité locale et mouvements sociaux « transnationaux » ou globaux, se substitue peu à peu une nouvelle hybridation, qui permet de fluidifier les résistances et favorise une plus grande interaction entre ces mouvements. 

C'est certainement une avancée par rapport à ce que nous avons vécu dans les années 1970. Nous étions alors rassemblés par le projet visant à centraliser les mouvements autour d'une identité hiérarchisée. Le parti (et au sein du parti le « comité central ») avait préséance sur les mouvements. Ceux-ci étaient également hiérarchisés, le mouvement ouvrier étant le « plus important ». 

Aujourd'hui, à travers les réseaux, les mouvements « déhiérarchisent ». Ils produisent à la fois des résistances locales et des résistances internationales. Ces luttes dures et de longue portée ouvrent un horizon immense. Pour cela, une recherche est en cours, à l'intérieur même des mouvements la plupart du temps, pour reconfigurer et adapter les structures qui rendent les actions possibles. Ce n'est plus un secret ni un tabou, les mouvements de transformation sociale luttent aussi contre eux-mêmes. Tout en reproduisant les codes et les cultures qui s'expriment dans les sociétés d'où ils émergent, ils essaient de les subvertir. Pour les matérialistes que nous sommes, les humains poursuivent leur histoire, mais dans un monde qu'ils n'ont pas eux-mêmes créé. La société change. Des idées nouvelles émergent, à l'encontre des idées dominantes et ainsi va l’humanité. 

Révolution dans la révolution ? 

Je retiens 1 000 leçons des aventures de Mobilisation. À vrai dire, j'en découvre de nouvelles presque chaque jour, dont une domine toutes les autres. Il faut engager une lutte opiniâtre, sans relâche, contre les hiérarchies qui empêchent les subalternes de s'exprimer. Ces structures hiérarchiques sont profondément ancrées dans la culture de la gauche, dans la façon d'articuler les revendications et les programmes. Mais aussi dans une certaine manière d'être et d'agir. Du coup, l'horizontalisme de plusieurs mouvements sociaux, et à plus grande échelle du FSM, peut paraître parfois excessif, voire paralysant. Il est important de briser le verticalisme, le oui-chef-isme, et le je-sais-tout-isme qui ont caractérisé plusieurs générations de mouvements. Sans pour autant tergiverser et transformer le mouvement social en une agora permanente. 

Les grandes mobilisations actuelles, impulsées par les « nouveaux » mouvements altermondialistes, écologistes, féministes, indigénistes, comme celles mises en œuvre par d'« anciens » mouvements (syndicalistes, étudiants communautaires), sortent d'une assez longue période de léthargie et se relancent à l'offensive. 

Si nous voulons mettre notre adversaire en déroute, il faut bouger ! Oui, il faut passer à l'action. Mais sur la base d'une analyse juste du rapport de forces. Et avec la modestie qui s'impose. Donc pas d'aventurisme, mais de l'audace. Pas de moment cataclysmique, mais des ruptures multiples, qui permettent l'accumulation des forces et la construction d'une nouvelle hégémonie. 

Avons-nous appris de nos échecs ? Pouvons-nous garder le cœur de notre révolte légitime tout en l'épurant de toutes ses scories, abus et méchancetés ? Pouvons-nous rester révoltés dans la lignée des grands révoltés de tous les temps, de Spartacus au Commandante Marcos en passant par Rosa Luxembourg et Louise Michel, tout en restant à l'écoute du monde ? Pouvons­nous en même temps affirmer notre indignation et questionner nos convictions ? Pouvons-nous enfin comme le disait mon cher et grand ami disparu Michel Mill, « avoir la tête dans les nuages tout en restant les pieds sur terre » ? À toutes ces questions qui interpellent notre intelligence, notre espoir, notre générosité, notre courage notre patience, je réponds encore et toujours OUI ! 

 

Remerciements 

Ce texte est tiré de l’épilogue de l’ouvrage de Pierre Beaudet, On a raison de se révolter. Chronique des années 1970 (Montréal, Écosociété, 2008, pp.224-236). Nous souhaitons remercier chaleureusement les Éditions Écosociété de nous avoir permis de reproduire ici cet extrait. C’est aussi une manière pour cette maison d’édition clairement engagée dans la construction d’un monde meilleur, de contribuer à l'hommage qui est ici rendu à Pierre Beaudet.  

  

Références 

Beaudet, Pierre. 2018. Un jour à Luanda. Montréal : Varia Québec. 

Beaudet, Pierre. 2016. Quel socialisme ? Quelle démocratie ? La gauche québécoise au tournant des années 1970-1980. Montréal : Nota Bene. 

Beaudet, Pierre. 2015. Les socialistes et la question nationale. Paris : L’Harmattan. 

Beaudet, Pierre et Thierry Drapeau (dir.). 2015. L’internationale sera le genre humain. St-Joseph du Lac : M Éditeur. 

Beaudet, Pierre et Paul Haslam (dir.). 2014. Enjeux et défis du développement international. Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa. 

Beaudet, Pierre, Raphaël Canet et Amélie Nyugen (dir.). 2013. Passer de la réflexion à l’action. Les grands enjeux de la coopération et de la solidarité internationale. St-Joseph du Lac : M Éditeur. 

Beaudet, Pierre. 2012. Indianisme et paysannerie en Amérique latine, textes de Josée Carlos Mariategui. St-Joseph du Lac : M Éditeur. 

Martinez, Andrea, Stephen Baranyi et Pierre Beaudet (dir.). 2011. Haïti aujourd’hui, Haïti demain, regards croisés. Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa. 

Beaudet, Pierre, Raphaël Canet et Marie-Josée Massicotte (Dir.). 2010. L’altermondialisme, Forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique. Montréal : Écosociété. 

Beaudet, Pierre. 2009. Qui aide qui ? Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec. Montréal : Boréal. 

Beaudet, Pierre. 2008. On a raison de se révolter. Chronique des années 1970. Montréal : Écosociété. 

Beaudet, Pierre. 1995. Maintenant que nous sommes libres, l’Afrique du Sud après l’apartheid. Paris : L’Harmattan. 

Beaudet, Pierre. 1994. L’Angola, bilan d’un socialisme de guerre. Paris : L’Harmattan. 

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