La librairie Racines
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Comment citer

Kinté Garbeau, G. et Dupuis-Déri, F. (2022). La librairie Racines: des livres pour éveiller les consciences. Revue Possibles, (Hors-Série), 77-81. https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/article/view/489

Résumé

Née à Montréal en mars 1989, Gabriella Kinté Garbeau a milité dans le mouvement étudiant et dans plusieurs collectifs antiracistes et contre la brutalité policière, en plus d’œuvrer pendant des années comme intervenante sociale. Elle a ouvert en 2017 la librairie Racines, à Montréal, qui offre des livres d’auteur-e-s racisé-e-s. L’entrevue a été réalisée par Francis Dupuis-Déri. 

 

FDD. Depuis 2020, environ, plusieurs font usage du mot « woke » pour discréditer et dénigrer le mouvement antiraciste en particulier et les mouvements progressistes en général. Comment réagissez-vous à pareil discours ? 

GKG. Quand je vois ce mot dans un titre d’article d’un magazine chez le dentiste ou dans le Journal de Montréal, je n’ai pas envie de lire plus avant, car je sais déjà que ça ne sera pas sérieux et qu’il s’agit surtout d’une tentative dédouaner le Québec de toute forme de racisme, en laissant entendre qu’on n’est pas comme les États-Unis et qu’il n’y aurait pas ici aussi de racisme systémique. Je me désole donc de constater toutes ces tribunes qu’on offre à des polémistes qui ont récupéré ce mot et en ont détourné le sens pour le transformer en insulte contre des gens qui ne défendent même pas des positions très radicales. Par exemple, tu es un « woke » si tu dis tout simplement que ça ne te dérange pas qu’une enseignante musulmane porte le voile à l’école.   

FDD. Vous venez de parler de cette rengaine qui veut que l’histoire des États-Unis n’est en rien comparable à celle du Québec, si on parle de racisme. Pouvez-vous préciser ce que vous pensez d’une telle affirmation ? 

GKG. Je crois qu’on répète ça ici soit par ignorance pure et simple, soit pour se rassurer et se réconforter. Il y a en a qui pensent qu’on ne peut pas reprocher au peuple québécois d’être lui-même oppresseur et raciste, simplement parce qu’il a dû lui-même vivre dans la misère pendant si longtemps et qu’il a été dominé par les Anglais. Pourtant, l’un n’empêche pas l’autre… Il y en a aussi qui sont au courant de certains faits historiques, mais qui considèrent finalement que ça n’a pas vraiment d’importance, par exemple parce qu’il y avait moins d’esclaves ici qu’aux États-Unis. À chaque fois, il s’agit finalement de minimiser les problèmes, de les écarter et de se fermer les yeux… 

FDD. Il s’agit donc de ne pas être « woke », c’est-à-dire éveillé à la réalité du racisme ? 

GKG. Oui, et de refuser d’accepter que le Québec ait pu développer ses propres formes de racisme systémique, et donc de refuser de prendre ses responsabilités historiques et politiques et finalement d’accepter de devoir changer. 

FDD. Comme le mot « woke » fait-il référence à l’éveil ou à la prise de conscience face au racisme ? Quand avez-vous eu conscience du racisme au Québec ? 

GKG. C’est difficile pour moi d’identifier un moment précis, car il s’agit plutôt d’une accumulation d’expériences pour lesquelles je ne pouvais pas nécessairement faire usage de mots précis pour les décrire ou les expliquer. J’ai appris l’expression « racisme systémique » plus tard dans ma vie, par exemple, et j’ai alors commencé à l’utiliser pour qualifier la réalité dans laquelle j’ai évoluée. Plusieurs personnes plus âgées dans ma famille n’utiliseront pas cette expression précisément, mais elles connaissent très bien le racisme systémique d’expérience. On va se raconter en famille des anecdotes ou discuter d’exemples concrets, et on va parler de « racisme systémique » sans utiliser l’expression elle-même. Par exemple, on va m’expliquer que j’ai moins de moins de chance qu’une personne blanche d’être appelée en entrevue pour un emploi intéressant ou par un propriétaire pour me louer un logement. 

FDD. Est-ce que votre choix d’ouvrir une librairie spécialisée en auteur-e-s racisé-e-s relevait justement d’un désir d’éveiller les consciences, d’offrir des mots pour parler de certaines réalités ? 

GKG. Il y a beaucoup de lieux dans les communautés noires qui sont très importants et dynamiques, mais il s’agit souvent de lieux religieux. Quand j’étais jeune, par exemple, on allait souvent à l’église qui était un lieu très important pour la communauté, où on se rencontrait après la messe et où on parlait de de toutes sortes de choses, on se donnait des nouvelles. Je considérais cela très important, mais l’aspect religieux ne m’intéressait pas. Je me disais qu’on devrait avoir un endroit où on pourrait se rencontrer, se parler et organiser des évènements, et je voulais aussi créer mon propre emploi ! Je n’en pouvais plus à l’époque de travailler dans le réseau communautaire dans des conditions très précaires en étant si mal payée, malgré tout le travail effectué. 

J’ai travaillé comme intervenante auprès des jeunes, de personnes en situation d’itinérance, des femmes en maison d'hébergement, et je suis certaine que ce travail est important. J’espérais pouvoir changer les choses dans les organismes communautaires ou dans le système de l’intérieur, et c’était beaucoup plus difficile que je ne l’avais envisagé, voire impossible. Même dans des collectifs militants autonomes, il y avait des situations très compliquées et très difficiles, entre autres pour les femmes. Je suis tombée enceinte puis je me suis dit, lors de mon congé de maternité, que je ne retournais plus sur ce terrain et que je j’allais faire autre chose. J’ai alors eu cette idée de lancer une librairie, peut-être aussi parce que je m’étais impliquée dans le collectif du Salon du livre anarchiste de Montréal pendant quelques années. J’avais retenu de mon expérience au Salon du livre anarchiste qu’il était très intéressant de faire découvrir des lectures stimulantes et surtout d’en parler collectivement, mais force est de constater qu’il n’y avait pas beaucoup de personnes racisées qui venaient au salon.  

Il ne s’agit pas que tout le monde soit d’accord en tout, mais au moins qu’on entende parler d’une diversité d’idées, y compris d’idées plus radicales. C’est alors que j’ai décidé d’ouvrir cette librairie, parce que je voulais créer un lieu de rencontre et d’échange, mais aussi parce que j'ai beaucoup d'ami-e-s qui écrivent et publient et que je voulais qu’on dispose d’un lieu pour leur permettre de parler de leurs œuvres, car les livres c’est puissant. 

Il y a beaucoup de visiteurs de la librairie qui sont déjà éveillés, qui savent déjà ce qu’ils veulent et qui désirent approfondir certains sujets. Mais même eux peuvent s’éveiller à de nouvelles réalités, grâce aux livres. Parfois, il s’agit simplement de se promener dans les rayons et de lire les titres des livres pour élargir sa conscience de la complexité de la réalité. Par exemple, on connait bien le problème du racisme en général, mais on n’a jamais entendu parler de la notion de racisme environnemental, et là, on tombe sur un livre qui traite de ce sujet.  

Il y a aussi beaucoup de personnes blanches qui visitent la librairie quand on en parle dans les médias, parfois par white guilt (culpabilité blanche), je crois bien, en se disant : « Oh ! mon Dieu : qu’est-ce que je peux faire ? Tiens ! Je vais acheter des produits dans un commerce noir. » Il y a aussi ces personnes qui veulent apprendre à connaître nos réalités, puis il y a les universitaires qui cherchent des livres pour leurs études ou leurs recherches. Il y a aussi beaucoup de jeunes familles qui veulent tout simplement que leurs enfants puissent lire des livres jeunesse diversifiés. 

FDD. Vous aviez ouvert la librairie dans Montréal-Nord, puis vous avez déménagé pendant la pandémie sur la Plaza Saint-Hubert, dans un quartier de la Petite Patrie habité par une forte majorité blanche de classe moyenne. Est-ce que cela a eu un impact sur la clientèle ? 

GKG. Ce déménagement n’est pas une mauvaise chose, car ça nous permet de rejoindre de nouvelles personnes. Mais nous avons perdu cette ambiance du début, alors que des gens venaient à la librairie pas pour acheter des livres, mais pour y passer du temps, rencontrer des gens, se parler. On sortait même les sofas dehors pour créer l’ambiance d’un barber shop, où on se raconte des histoires, on se donne des nouvelles, on parlait de tout et de rien, on critiquait toutes sortes de choses, on débattait de politique et c’était vraiment plus intéressant. Même si le local est beaucoup plus petit maintenant et que le quartier est différent, je pense qu’il y a le potentiel que ça redevienne éventuellement ainsi, et qu’en émerge de beaux projets et de nouvelles alliances, juste en parlant de tout et de n’importe quoi, de la vie, pour finalement établir des liens et lancer des projets. 

FDD. Le fameux mot « woke » est-il un sujet de discussion dans la librairie ? 

GKG. Non, pas vraiment, si non pour faire des blagues ironiques, en imitant un personnage imaginaire qui incarnerait le méchant woke !  

FDD. Je sais que c’est une question compliquée et qui appelle à faire des choix difficiles, mais si vous aviez à recommander ici 2 ou 3 titres pour favoriser la prise de conscience sur le racisme pour des personnes blanches, quels seraient-ils ? Et 2-3 autres titres — ou les mêmes — pour stimuler la réflexion de personnes noires ? En sachant, bien évidemment, qu’il y a en tellement d’autres tout aussi importants…  

GKG. Je suggérerais The skin we're in : A year of Black resistance and power, de Desmond Cole, NoirEs sous surveillance : esclavage, répression et violence d’État au Canada, de Robyn Maynard, et Until we are free : Reflections on Black Lives Matter in Canada, un ouvrage collectif dirigé par Rodney Diverlus, Sandy Hudson et Syrus Marcus Ware. 

FDD. Dans la mesure où votre librairie a un objectif antiraciste ouvertement identifié, est-ce que vous subissez des attaques ? 

GKG. Oui, certainement ! Il y a des gens entraient directement dans la librairie pour « débattre » ou nous insulter, mais c’est plus rare aujourd’hui. On reçoit des insultes et des menaces sur le site web de la librairie et parfois j’en reçois qui me sont personnellement adressées. Et puis, les attaques s’intensifient surtout quand je suis invitée dans les médias, et j’en suis même venue à considérer qu’il était normal de se faire insulter et menacer en tant que libraire de la librairie Racines. Mais ça ne devrait pas être normal ! Puis un jour, j’ai partagé avec des proches des menaces et des insultes que j’avais reçues d’un monsieur blanc sur internet, qui m’a traité du « mot en N » et qui a déclaré qu’il allait venir brûler la librairie. J’avais archivé des captures d’écran de ses propos et on m’a dit que c’était grave, que je devrais sans doute porter plainte. Je me suis donc résignée à me présenter à un poste de police, pour la première fois de ma vie. Le policier qui m’a reçu ne savait pas du tout comment réagir. Il a finalement été cherché un autre agent, qui est allé chercher un officier qui a trouvé finalement un policier qui m’a dit : « D’accord, on va prendre votre plainte… » Après enquête, la police a découvert que cet homme menaçait d’autres personnes. Il va y avoir un procès et en attendant, il n’a pas le droit de s’approcher de la librairie. 

FDD. Vous êtes parfois invitée à parler dans des écoles ? Est-ce là encore une possibilité d’éveiller les consciences ? 

GKG. Oui, d’une certaine manière, mais je crois bien que certaines écoles où j’ai pris la parole ne vont pas me réinviter, parce qu’on veut trop souvent entendre des gens qui vont présenter la vie en rose, de manière trop optimiste et trop positive, ou qui répète « Moi, j’ai réussi et si vous y mettez du vôtre, tout le monde peut réussir ! ». J’ai l’impression qu’on protège trop les jeunes de sujets difficiles et qu’on n’a pas envie de parler de racisme de manière à souligner les problèmes. Pourtant, j’aime parler aux jeunes parce que les jeunes sont tellement intelligents. Même s’ils n’utilisent pas des expressions comme « racisme systémique », ils reconnaissaient déjà les différences entre chaque personne. Je sais aussi que même si je suis moi-même une personne noire, j’avais bien des préjugés quand j’étais jeune sur les autres groupes ethniques, et on peut parler avec ces jeunes de leurs préjugés et essayer de les déconstruire, ensemble. 

FDD. Vous avez participé à des manifestations du 15 mars contre la brutalité policière, à Montréal, vous avez même été l’une des personnes arrêtées dans l’encerclement de masse en 2011 et vous avez été la représentante d’une plainte collective d’environ 150 autres personnes arrêtées. 

GKG. Ce n’était pas un choix, mais la conséquence des discussions collectives, quand on a réalisé qu’il n’y avait personne d’autre disponible ou d’adéquate pour défendre cette cause, qui a évidemment été gérée surtout par l’équipe d’avocates. Moi, j’avais du temps, je n’avais pas de casier criminel, j’étais « clean », je me suis donc portée volontaire mais aussi parce que je considérais qu’il est important de laisser une trace des injustices que l’on subit, même si ultimement on ne gagne pas devant les tribunaux.  

FDD. Mais c’était donc aussi important pour vous de participer à la manifestation du 15 mars contre la brutalité policière, qui a plutôt mauvaise presse dans les médias, et même avant la première vague de Black Lives Matter. 

GKG. Oui, j’y allais, même si je sais qu’il y a beaucoup de personnes de ma communauté qui trouvent cette manifestation importante et aimeraient y participer, mais qui ne peuvent pas prendre le risque de s’y faire arrêter parce qu’elles ont déjà d’autres problèmes à gérer, ou qui hésitent parce que c’est un événement où il y a presque uniquement des personnes blanches, des punks et des anarchistes blancs. Mais à cette époque-là, mon réseau comptait pour moitié des personnes blanches radicales et pour moitié des personnes noires de tous les horizons. J’étais donc à l’aise de naviguer entre ces deux mondes, je considérais que tout le monde devrait s’opposer à la brutalité policière et je me disais que je pourrais aussi transposer dans ce milieu certaines de mes préoccupations sur le racisme, par exemple. 

FDD. Vous êtes aussi la mère d’un jeune garçon, et on sait que les mères noires sont inquiètes à raison pour leur fils, parce que sa vie peut être pleine d’embuches et de risques, y compris face à la police… 

GKG. Oui, j’ai même participé à un micro ouvert sur ce sujet, quand j’étais enceinte, dont le titre était « Lettre à mon fils ». Mon fils est encore très jeune, mais il a déjà des locks et je sais bien que ça augmente ses risques, puisque je me rappelle m’être moi-même fait interpeller par des policiers quand je portais des locks. Cela dit, ce n’est pas toujours évident de faire les meilleurs choix pour son fils. Par exemple, je choisis ce que je considère être les meilleures activités pour lui, mais on réalise en s’y présentant qu’il sera le seul enfant racisé… On répète souvent que Montréal est très diversifiée et « multiethnique », mais ce n’est pas vrai dans tous les secteurs, dans toutes les activités. Mon fil est très jeune et il a donc déjà eu des expériences problématiques, mais il ne comprend pas encore nécessairement que c’est du racisme. Quant aux mères, on est inquiètes, on se questionne, on ne peut pas toujours les protéger en les isolant de tous les risques éventuels. On ne peut que les aimer. Mais on ne peut pas laisser la police et les racistes nous enlever le bonheur de fonder une famille. 

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