La polémique au sujet des Wokes du point de vue des médias
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Comment citer

Destiné, V. et Dupuis-Déri, F. (2022). La polémique au sujet des Wokes du point de vue des médias: Entretevue avec Vanessa Destiné. Revue Possibles, (Hors-Série), 69-76. https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/article/view/488

Résumé

Vanessa Destiné est animatrice et chroniqueuse dans divers médias québécois. Titulaire d’un baccalauréat en communications et en coopération internationale de l’Université de Montréal, elle a débuté sa carrière comme journaliste et recherchiste dans la salle de nouvelles de Radio-Canada en 2015. Milléniale engagée, elle s’intéresse de près aux enjeux féministes et interculturels ainsi qu’à la culture web. On peut la lire dans La Presse, Le Devoir et Urbania, l’entendre sur la Première chaîne et la voir sur les ondes de Radio-Canada, Télé-Québec, de ARTV. L’entrevue a été réalisée par Francis Dupuis-Déri. 

[NDLR : Le texte qui suit contient «  le mot en N  », utilisé intégralement par la personne interviewée. Nous avons fait le choix de le garder pour rester fidèle à l’intention, soit dénoncer le racisme.] 

 

FDD. Considérant que le mot « woke » signifie en anglais « éveillée » où « prendre conscience », par exemple, du racisme qui mine nos sociétés, y a-t-il un moment où vous avez pris conscience d’être une personne racisée ? 

VD. Il m’a fallu beaucoup de temps, parce que j'ai grandi à Montréal dans les années 1980 dans une famille de deux parents venant d’Haïti. Mon père était très fier de l’histoire d’Haïti, mais il voulait qu’on habite dans un quartier où il n’y avait pas trop de personnes noires, car il savait que le code postal pouvait nuire à mes chances de réussite. Je devais lui répondre en français quand il me parlait créole et il ne voulait pas que mes cheveux soient coiffés selon des modes africaines. Bref, il fallait toujours essayer d’atteindre un équilibre entre la fierté de nos origines haïtiennes et l'assimilation discrète à la majorité québécoise.

Nous vivions dans le quartier Villeray, qui comptait alors beaucoup d’Italiens, de Portugais et de Vietnamiens mais aussi des Sénégalais, des Marocains, des Tunisiens et des blancs pauvres bénéficiaires de l’aide sociale. Mon école primaire était très multiethnique, le métissage était la norme. J’ai compris que ce n’était pas la norme ailleurs quand je suis arrivée au secondaire, à l’école privée où les autres élèves s’étonnaient que mon ancienne enseignante d’anglais fût originaire de l’Inde. « Voyons donc, une femme indienne vous donne des cours d'anglais, c’est quoi cette affaire-là ? », disait-on alors. Mais mes premiers contacts avec le racisme ont été les insultes entendues dans la cour d'école, dont le « mot en N », et je me suis déjà fait traiter de « guenon » par des élèves qui répétaient sans doute les propos de leurs parents. À cet âge, je ne comprenais pas encore que cela faisait partie d’un système plus large qui cherche à nous déshumaniser. 

Mais ce n’est pas à ce moment-là que je suis devenue « antiraciste » (un terme que je n’aime pas vraiment, car je défends mon humanité et revendique le respect et le droit d’être à ma place). En fait, j’ai d’abord été féministe au cégep grâce à la professeure Karine Prémont, qui enseignait la science politique et le présentait en classe comme un courant politique parmi d’autres, tout en expliquant aussi que l’égalité entre les hommes et les femmes devrait être au cœur de toutes nos préoccupations. Puis je me suis progressivement rendu compte que je ne me reconnaissais pas dans tous les discours féministes, notamment dans ceux de plusieurs féministes du groupe dominant qui semblaient aveugles aux enjeux du racisme. Le Québec n’est pas plus raciste qu’ailleurs, mais il y a toujours ici la tension d’une minorité d’origine canadienne-française au Canada dont plusieurs membres refusent d’admettre qu’elle est aussi une majorité sur le territoire provincial. Et puis, ces discours féministes mainstream ne m’aidaient pas à saisir les contours du patriarcat, tel qu’il s’exerce dans la communauté noire. Il y a des trucs spécifiques à l’intersection de la « race » et du genre. 

FDD. L’influence de l’enseignement est importante dans cette prise de conscience, mais est-ce que l’actualité ou des mouvements sociaux ont aussi eu une influence ? 

VD. Mon véritable éveil au racisme, si je puis dire, est survenu avec la mort du jeune noir de Floride Trayvon Martin, tué en 2012 par un homme qui s’était donné le rôle de patrouilleur dans son quartier, armes à la main, et qui a été innocenté ensuite par un tribunal. C’était pour moi impensable qu’il soit acquitté. Je sortais aussi du grand traumatisme de la grève étudiante de 2012 lors de laquelle j’avais été choquée de constater que la police réprimait nos manifestations en toute impunité pendant que les médias nous dépeignaient comme une « bande de sauvages ». C’est à ce moment que j’ai commencé à m'intéresser aux biais dans les médias, surtout quand il est question des contestataires, mais aussi des personnes noires.

Je repensais à tout ce que mon père me racontait sur la révolution qui avait mené Haïti à l’indépendance au tout début du XIXe siècle, et à la manière dont on nous a volé notre histoire pour la réduire au récit du pays le plus pauvre des Amériques plombé par la corruption, les coups d’État, les ouragans et autres calamités, sans jamais savoir comment se prendre en main. J’en étais venue à croire que mon père entretenait un souvenir complètement romantisé qui le rendait aveugle à la triste réalité que les médias me rapportaient sans cesse. Maintenant, je sais que ce sont les médias qui rapportaient mal les choses. 

Je constatais par ailleurs que les médias francophones du Québec étaient très en retard en termes de représentation des personnes racisées, ou quant aux discussions sur le racisme. J’ai commencé à comprendre que c’était en partie parce qu’il y avait des personnalités noires très établies, qui avaient souvent un parent blanc et qui avaient donc intégré les « codes » pour avoir accès aux bons réseaux, pour se fondre dans la majorité. Ces personnes ne dénonçaient pas le racisme, soit par solidarité avec leur parent blanc, soit par peur d’être ostracisées. Elles reprenaient plutôt le discours du « peuple québécois le plus gentil et le plus ouvert de la planète ». Pourtant, mon père travaillait dans une shop et s’y faisait rappeler à la journée longue qu’il était noir et qu’il pouvait « retourner dans son pays ». 

Il est sans doute plus agréable pour la majorité blanche québécoise d’entendre des personnalités noires comme Dany Laferrière parler de son expérience élitiste à l’Académie française que d’entendre les doléances du chauffeur de taxi ou de la préposée aux bénéficiaires qui travaille à l’hôpital de nuit et qui rentre au petit matin en toussant dans son logement surpeuplé à Montréal-Nord. Je pense qu’il y a des tensions entre les jeunes et la vieille génération, qui était consciente du racisme mais qui avait choisi plus ou moins consciemment de ne pas critiquer ouvertement, par peur d’être perçue comme une menace pour la paix sociale, de provoquer ainsi du ressentiment chez la population blanche et de se voir fermer toutes les portes. Aujourd’hui, les plus jeunes considèrent plutôt qu’il faut avancer en contestant et qu’on a déjà trop longtemps attendu, trop encaissé, trop enduré en silence. 

Pour en revenir aux médias, les journalistes vedettes, les reporters sur le terrain, les membres des comités éditoriaux et ceux qui attribuent les fonds pour les émissions de radio et de télévision sont tous ou presque des personnes blanches, souvent des hommes de 45-50 ans et plus qui vivent à Montréal, dans Outremont, ou à Saint-Lambert sur la Rive-Sud…  

FDD. Attention, j’ai grandi à Saint-Lambert et mes parents y vivent encore dans le bungalow familial !  

VD. Ah ! Tu comprends donc que ce sont des milieux très, très homogènes et privilégiés ! On ne vous déteste pas, on vous demande simplement de partager un peu de l’espace que vous occupez, mais il semble que cette simple idée de partager fait peur à ces gens bien placés au sommet de nos institutions économiques, politiques, sociales et médiatiques. C’est généralement là qu’on commence à agiter des épouvantails pour nous présenter comme une menace à l’ordre établi, pour faire croire que le problème, c’est nous.

FDD. On dit pourtant que les Wokes dominent les médias au Québec et prennent trop de place dans l’espace public… 

VD. Ah ! Ce mot « woke » nous est arrivé des États-Unis par l’entremise des médias, justement, en particulier de certains chroniqueurs du Journal de Montréal, qui l’ont utilisé pour décrédibiliser les minorités ethniques et sexuelles et aussi les féministes dont ils seraient les pauvres victimes. C’est aussi un mot utilisé par l’alt-right aux États-Unis pour dénoncer la soidisant dégénérescence morale de l’Occident et les dérives dites « identitaires » associées au Parti démocrate. Ce mot agité comme un épouvantail pour faire peur vient remplacer d’autres mots qui avaient la même fonction dans les discours réactionnaires, comme les « antifas » — les antifascistes — présentés comme une bande violente et dangereuse pour la société. C’était bien pratique quand les médias braquaient leurs projecteurs sur ces « antifas » qui protestaient contre les manifestations de La Meute, il y a quelques années. Ça nous rappelle la manière dont on parlait des « casseurs » altermondialistes, plutôt que de la violence de la mondialisation néolibérale. Bref, il y a toujours un épouvantail qu’on agite pour dénigrer les progressistes présentés comme un groupe monolithique qui menacerait l’équilibre social. Or ce n’est pas anodin que le mot « woke » soit repris et détourné de son sens originel au moment où les mobilisations de Black Lives Matter prennent de l’ampleur.

Les gens pensent que c’est un « sport » être woke, que c’est l’fun. Moi sur le terrain ce que je vois c’est que les personnes noires sont juste épuisées de devoir encore et encore expliquer pourquoi il est important et pertinent de parler de « racisme systémique » ou de pratiquer la « discrimination positive » : même le gouvernement du Québec n’est pas capable d’atteindre les cibles des quotas des seuils minimums… On a juste une vie à vivre et moi-même, je ne veux pas la passer en répétant toujours la même chose à des interlocuteurs de mauvaise foi qui refusent de lire les textes de base sur des sujets aussi fondamentaux…   

FDD. Comment réagir à l’affirmation voulant que ces enjeux existent aux États-Unis, mais qu’il ne faut pas les importer ici, car l’histoire du Québec est si différente, tout comme le contexte actuel ?

VD. J’ai beaucoup entendu cette thèse durant la crise du « mot en N » à l’université d’Ottawa, de la part de gens qui disaient qu’en français ce mot n’a pas la même charge politique qu’en anglais, comme si l’histoire du Québec n’était pas celle aussi de la France à l’époque de ses colonies qu’on retrouvait sur la moitié du globe et qui a pratiqué l’esclavage pendant des siècles. Au Québec, on se fait croire qu’on descend de gentils colons français qui entretenaient des relations harmonieuses avec les Autochtones, contrairement aux méchants Anglais, Espagnols et Portugais, mais pourtant, pendant que les colons défrichaient le Québec, mes ancêtres trimaient sous les coups de fouets dans les plantations de cannes à sucre pour le compte de la couronne française.

FDD. Il y a une méconnaissance du fameux commerce triangulaire, soit des navires chargés d’esclaves noirs partant de l’Afrique pour les amener travailler dans les plantations françaises des Antilles et ensuite envoyer la matière première récoltée vers Paris, la métropole, pour enrichir la France… 

VD. Oui, les Blancs ne savent pas que la fameuse fleur de Lys qu’on retrouve sur le drapeau du Québec n’était pas seulement le symbole de la royauté française : c’était aussi la marque qu’on imprimait au fer rouge sur la peau des esclaves propriétés de la couronne française. C’est un symbole de déshumanisation et de violence extrême. Je ne considère pas pour autant qu’il faille la retirer du drapeau québécois, car elle a ici une signification différente, mais il faut qu’on soit capable d’avoir une conversation ouverte sur ce qu’elle a pu aussi représenter dans d’autres colonies. Ces colonies ont enrichi tout le royaume de France, incluant la Nouvelle France.

Alors certes, l’histoire de l’esclavage aux États-Unis est particulière, mais il ne faut pas ignorer bêtement l’histoire de l’esclavage des colonies françaises. On n’est pas si différents des autres pays esclavagistes non plus. Par exemple, l’Espagne, les Pays-Bas et le Portugal n’ont pas vraiment fait la paix avec leur passé colonial. Mais à quoi sert de s’enfermer dans le déni, dans l’ignorance historique ? On a, par exemple, affirmé dans un premier temps que l’esclavage n'avait jamais existé au Québec, puis des historiens ont commencé à trouver de vieux registres et des annonces de recherche de fugitifs publiées dans les journaux. On affirme aujourd’hui que ce n’était pas pareil qu’aux États-Unis où c’était carrément un système économique, mais n’est-ce pas encore une fois une stratégie d’occultation, de minimisation, pour éviter de parler des vrais enjeux historiques, de notre histoire ? 

Je descends, comme bien d’autres Afro-descendants au Québec, d’une colonie de la couronne française où il y avait des esclaves. Mon nom de famille a été attribué à mes ancêtres par un propriétaire d’esclaves et il me lie malgré moi à la France, comme les Gagnon, Gingras, Prévost et Tremblay. Au Québec, on connait aussi mal l’histoire plus récente des communautés noires de la Petite Bourgogne, de Pointe-Saint-Charles, de Saint Henri dont les ancêtres travaillaient dans les trains ou des usines et où elles étaient victimes de discrimination, même si les Canadiens franco-catholiques d’alors étaient aussi discriminés. Les archives nous apprennent aussi qu’à Montréal se pratiquait la ségrégation dans plusieurs lieux : les hôtels, les bars, les cinémas. Avant de dire que l’histoire du Québec n’est pas identique à celle des États-Unis, encore faudrait-il réellement la connaitre, dans toute sa complexité et sa diversité. Pas juste celle des Noirs, celle des Autochtones, des Juifs, des Asiatiques, de ceux qu’on appelait les WASP (white anglo-saxon protestants). 

FDD. Est-ce que ton père est fier de toi, de sa fille qui fait carrière dans les médias et s’y affirme comme une féministe noire ? 

VD. Oui, il est très content. Mais quand il a vu ma série Décoloniser l'histoire1, il m’a dit du même souffle qu’il n’aurait jamais cru voir cela un jour à la télévision québécoise et que je devais faire très attention, car la majorité blanche pourrait m’en vouloir de parler ainsi de racisme. Il a peur que je finisse par m’aliéner une partie de la population et que je perde mes jobs, mais il a aussi peur que ma sécurité physique soit menacée.

FDD. As-tu été la cible de menaces ? 

VD. Oui, notamment par l’extrême droite qui a produit une vidéo sur moi qui a entraîné son lot de commentaires haineux. J’ai aussi été ciblée à plus d’une reprise par un chroniqueur hargneux. Et j’ai reçu plusieurs menaces quand j’animais une émission avec Dalila Awada chez Qub Radio. J’en parlais à mes patrons et ils me répondaient simplement de ne pas y prêter attention, d’ignorer tout ça, que ça allait passer si on n’y réagissait pas. Tu parles ! Ces harceleurs sont toujours mobilisés, ils s’organisent de plus en plus, ils deviennent plus bruyants et manifestent à Ottawa et à Québec, ils agitent des drapeaux nazis car oui, il y a des suprémacistes blancs ici. J’ai aussi eu à gérer un stalker, un homme qui notait tout ce que je disais sur la diversité dans les médias en relevant les heures exactes où je prononçais les mots. Il a partagé un extrait sur les médias sociaux et a commencé à me harceler car il voulait me confronter en personne. Il appelait chez mon employeur, ce qui est vraiment creepy. Jamais des collègues masculins plus polémistes que moi ne sont confrontés à des choses comme ça.

FDD. Est-ce que tu parviens à voir dans les attaques dont tu es la cible une imbrication du racisme et de la misogynie ou de l’antiféminisme, puisque tu es à la fois femme et noire, et que tu t’exprimes publiquement contre le racisme et pour le féminisme ? 

VD. C’est complexe, je ne sais jamais qu’elle est la raison première de l’attaque, racisme ou sexisme, puisque je ne suis heureusement pas dans leur tête. Mais je pense qu’il y a encore une réticence dans la société à entendre des femmes parler d’affaires publiques. Je me fais souvent lancer des insultes à caractère sexiste sur les médias sociaux, y compris des appels au viol, indépendamment de ce que je dis ou du sujet que j’aborde. Le problème, apparemment, c’est que je suis une femme qui ose s’exprimer dans l’espace public, et on me rabaisse alors en tant que femme, on me ramène à un état d’objet sexuel... Mais si je parle de racisme, c’est sûr qu’on va en plus me traiter de « négresse » ou d’autres insultes racistes.

Évidemment, des hommes noirs qui dénoncent le racisme peuvent aussi être insultés et menacés, mais je crois que les attaques sont plus intenses contre les femmes noires qui s’expriment en public. Ils restent protégés par le patriarcat. Ils peuvent être insultés, instrumentalisés…mais aussi avantagés ! J’ai vu un homme noir être auteur invité dans quelques magazines féminins dans la foulée de la mort de George Floyd, alors que ces magazines n’ont pas vraiment de journalistes racisées et n’invitent presque jamais de femmes de couleur à faire leur couverture. 

Mais je ne suis pas trop pessimiste, dans la mesure où l’effet conjugué des mobilisations autochtones, de Black Lives Matter et des vagues successives de #MeToo a marqué toute la société incluant la sphère médiatique. Évidemment, à chaque petite avancée, les contreattaques sont de plus en plus violentes, parce que les femmes et les minorités réduisent le fossé. C’est comme l’énergie du désespoir qui s’exprime par des insultes sur le web et par une multiplication de chroniques dénigrantes et délirantes, sans oublier ces nationalistes québécois qui n’acceptent pas qu’on se préoccupe d’enjeux beaucoup plus pressants que la souveraineté, comme la crise environnementale. 

FDD. Il ne faut pas non plus minimiser l’impact ou la récupération du 11 septembre 2001 et l’instrumentalisation de l’Islam, puis les manœuvres électoralistes de Mario Dumont en 2006 avec les accommodements raisonnables, et la consolidation du nationalisme ethnique avec le « nous » de Pauline Marois conseillée par le sociologue Jacques Beauchemin… 

VD. Oui, et sans oublier non plus les attentats traumatisant contre Charlie Hebdo et le Bataclan, à Paris, qui ont eu un grand impact ici en raison de notre proximité culturelle avec la France. Mais ces nationalistes revanchards ne devraient pas s’enfermer ainsi dans une sorte de ressentiment. J’aimerais tellement qu’ils prennent le temps de se demander sérieusement pourquoi leur projet ne rallie pas la majorité de la majorité, en particulier les jeunes blancs qui devraient être l’avenir de la nation selon le discours pure laine… Il y a beaucoup de nationalistes qui prétendent que l’on piétine « leur » Québec, « leur » culture, « leurs » valeurs, comme s’ils avaient un monopole sur le territoire et ses aspirations. C’est un peu incompatible avec la vision des milléniaux. Cela ne signifie pas que je considère que c’est la mort du projet nationaliste, mais il faut le repenser avec de nouveaux paramètres et se rappeler qu’on peut être nationaliste sans être indépendantiste. Moi, par exemple, je suis très fière d’être québécoise et de vivre au Québec, mais je ne vais pas militer activement en faveur de l’indépendance parce que ma génération est née dans l’éclatement des frontières…

FDD. …on disait la même chose de la génération altermondialiste, vers l’an 2000 ! 

VD. Oui, mais il y a eu la révolution numérique aussi et nous avons encore plus accès à la réalité des autres peuples sur la planète. À quoi ça rime d’entretenir la fausse idée selon laquelle l’islam menacerait le mode de vie majoritaire au Québec ou en France…comme on entretenait la peur des méchants communistes pendant la guerre froide en disant qu’ils allaient détruire la famille, l’éducation, la nation. On a nos deux garages, nos grosses voitures, nos laveusessécheuses, notre chalet, mais les islamistes seraient sur le point de prendre le contrôle du Québec ? Voyons, c’est délirant…

Pour en revenir aux générations, je constate déjà des différences de préoccupations entre ma génération et celle des Z, et je me dis que je dois rester à l’écoute, ouverte, prête aussi à laisser de la place aux jeunes, à laisser ma place. Il faut bien accepter de passer le flambeau, puisque que nos intérêts changent forcément avec le temps et qu’on finit par avoir de plus en plus des angles morts, même quand on reste engagé politiquement et socialement. C’est ça, le progressisme ! Il faut accepter de mettre son ego de côté pour comprendre que telle lutte va peut-être se faire sans moi, et c’est bien correct comme ça. 

FDD. Mais tu es si jeune !  

VD. Certes. Il y a aussi un autre enjeu qui me préoccupe à titre de transfuge de classe : le risque d’être déconnectée de la réalité des membres les plus marginalisés de nos communautés. Par exemple, quand je fais mes tournées dans les écoles, je réalise que bien des jeunes ne savent pas qui est Danny Laferrière, Will Prosper, Fabrice Vil ou Émilie Nicolas, car ils ne lisent pas Le Devoir ou La Presse. Ils ont bien d’autres priorités et ils connaissent surtout des sportifs, des chanteurs, en particulier des rappeurs, ou même des influenceurs sur les réseaux sociaux. Il y a aussi beaucoup de personnes très impliquées dans la vie communautaire de leur quartier mais dont on n’entend jamais parler sur les ondes des grandes radios publiques et privées. Ce sont leurs véritables stars, leurs représentants, les gens en qui ils se reconnaissent, par qui ils se sentent vus et entendus. Parfois, je me dis que des gens comme moi, avec ma formation universitaire qui touchait aux relations interculturelles, passent la plus grande partie de leur temps à parler avec des Blancs, à éduquer des personnes blanches, à vous éveiller, à vous faire devenir wokes… un terme rendu tellement dépossédé de son intention.

C’est drôle, je me rappelle que quand ce mot commençait à s’imposer dans le discours public, les Blancs essayaient maladroitement d’expliquer sa signification en discutant entre eux, sans jamais penser à sonder les personnes noires d’ici, sans jamais comprendre le lien qui unit les Afro-descendants dans les pays occidentaux. Tout le monde peut s’approprier ce mot, mais le plus important reste d’être conscient du jeu de récupération politique et de la manière dont il est aujourd’hui utilisé pour dénigrer les féministes, les antiracistes, les minorités sexuelles par des chroniqueurs qui sont eux-mêmes des idéologues et militants éveillés depuis longtemps, et très conscients de leurs agendas et autres intérêts qu’ils défendent avec acharnement sans que ça ne soit jamais présenté comme du militantisme. 

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