Le wokisme, maladie infantile des Nouvelles Lumières?
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Comment citer

Durand Folco, J. (2022). Le wokisme, maladie infantile des Nouvelles Lumières?. Revue Possibles, (Hors-Série), 95-102. https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/article/view/492

Résumé

Le terme « woke » est sur toutes les lèvres depuis deux ans et pourtant, peu de gens parviennent à saisir sa signification mystérieuse, inquiétante et évasive. Les courants proches de la droite nationaliste, du populisme conservateur et de l’extrême droite utilisent généreusement cette étiquette péjorative pour démoniser la « gauche postmoderne », le mouvement LGBTQ+, le « marxisme intersectionnel », l’effacement du genre de Monsieur patate, la cancel culture, Justin Trudeau, la présence accrue de personnes noires dans les films de Disney et de super-héros, ou autres phénomènes du genre. 

Ce terme, issu de l’argot afro-américain et popularisé dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, signifiait à l’origine une forme d’« éveil » ou de prise de conscience des injustices sociales et raciales. Il fut ensuite récupéré et remodelé par les milieux conservateurs qui l’ont associé aux social justice warriors, l’« empire du politiquement correct » et autres épouvantails du « régime diversitaire ». D’un simple mot circulant dans les milieux progressistes américains, le terme woke fut rapidement transformé en idéologie repoussoir – le « wokisme » –instrumentalisant des faits divers sur les médias sociaux et les campus universitaires pour promouvoir une panique morale aux États-Unis, au Canada, au Québec et en France. La « Peur rouge » véhiculée jadis par le maccarthysme et le duplessisme fait place à la « Peur woke » version Trump, Zemmour ou Legault. 

La fabrique d’un épouvantail ? 

La construction du wokisme comme bouc-émissaire apparaît donc comme le rebranding d’un phénomène ancien. Le woke devient le symbole par excellence des excès égalitaristes de la « modernité » qui sévirait à différentes époques : mai 68, révolution bolchévique, Révolution française, etc. Selon le chroniqueur néo-conservateur Mathieu Bock-Côté : 

Le wokisme représente une fanatisation militante du politiquement correct […]. À travers cela, c’est un désir de purification qui s’exprime, comme si celui qui se soumet à ce rite espérait renaître à lui-même éclairé par la révélation diversitaire, désormais délivré de ses préjugés […]. Il n’est pas absolument nouveau, loin de là : le wokisme représente pour moi une nouvelle manifestation de la tentation totalitaire inscrite au cœur de la modernité, et qui s’est manifestée en 1793, en 1917 et à la fin des années 1960… (Bock-Côté 2021)  

Est-ce que le wokisme est un simple mythe fabriqué par la droite réactionnaire pour condamner pêle-mêle l’ensemble des luttes féministes, antiracistes, queer et décoloniales de notre époque ? N’y a-t-il pas aussi, parfois, certaines formes de dogmatisme, de sectarisme et de « course à la radicalité » dans les milieux militants ? N’existe-t-il pas des interprétations simplistes de l’analyse intersectionnelle ou une moralisation à outrance des comportements individuels ? Peut-on constater la présence d’une certaine orthodoxie dans les critiques légitimes parfois rejetées dans le camp du « privilège », de la « manipulation » ou des « agressions » ? Ne voit-on pas se manifester certaines formes abusives de call out, d’annulation ou d’ostracisme ? Bref, y a-t-il un fond de vérité derrière la critique conservatrice du phénomène, ou s’agit-il d’un épouvantail fabriqué de toute pièce ? 

Une histoire de radicalisme rigide 

Nous soutenons ici une thèse simple mais controversée : le terme « woke » présente une double signification, l’une étant idéologique et polémique, l’autre révélant un problème bien réel de certaines pratiques militantes. Le premier usage renvoie à une étiquette péjorative, une insulte, visant à décrédibiliser l’adversaire. Par exemple, le premier ministre du Québec François Legault a qualifié Gabriel Nadeau-Dubois de « woke » en septembre 2021 en pleine séance de l’Assemblée nationale, ce terme désignant selon lui ceux qui veulent « nous faire sentir coupables de défendre la nation québécoise » (Pilon-Larose 2021). Or, le chef de Québec solidaire apparaît très peu « woke » comparativement aux militant·e·s du Collectif antiraciste décolonial qui a reçu un blâme du parti de gauche suite à certains propos et gestes controversés (Crête 2021). De son côté, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a aussi qualifié François Legault de « chef des wokes », montrant qu’il s’agit là d’une notion vide et relative. Tôt ou tard, on devient tous le woke de quelqu’un d’autre. 

Outre cet usage polémique, des comportements sur les médias sociaux et dans certains milieux militants témoignent également d’un malaise face à la montée de pratiques toxiques contribuant à la polarisation, la multiplication de reproches, accusations, harcèlement, lynchage public et/ou ostracisme. Des livres récents comme Joie militante, We Will Not Cancel Us ou Le conflit n’est pas une agression proposent des analyses fines de ces tendances mortifères tout en adoptant les outils des nouvelles théories critiques. Les militant·e·s carla bergman et Nick Montgomery désignent ce phénomène multiforme et difficile à cerner par l’expression « radicalisme rigide ». 

Ce quelque chose, c’est l’appréhension vigilante des erreurs chez soi et les autres, le triste confort de pouvoir ranger les événements qui surgissent dans des catégories toutes faites, le plaisir de se sentir plus radical.e que les autres et la peur de ne pas l’être assez, les postures anxieuses sur les réseaux sociaux avec les hauts des nombreux « likes » et les bas de se sentir ignoré.e, la suspicion et le ressentiment en la présence de quelque chose de nouveau, la façon dont la curiosité fait se sentir naîf.ve et la condescendance fait se sentir juste. […] Mais surtout, ce quelque chose est une hostilité à la différence, à la curiosité, à l’ouverture et à l’expérimentation. Il n’est pas possible de décrire totalement ce phénomène, parce qu’il est en constante évolution et qu’il se redistribue sans cesse. Il ne peut pas se réduire à certaines personnes ou certaines attitudes. […] Personne n’est immunisé. […] Il circule en permanence, nous influençant à notre insu, et nous menant vers toujours plus de rigidité, de fermeture et d’hostilité. (bergman et Montgomery 2018) 

Une maladie de la gauche postmoderne ? 

Ainsi, le « wokisme » représente la forme contemporaine de ce durcissement des pratiques militantes. Mais le radicalisme rigide ne se limite pas à une idéologie particulière : il renvoie moins à un système d’idées qu’à un ensemble de pratiques et de relations au monde, à des manières d’entrer en interaction avec autrui de façon plus ou moins stérile ou hostile. Loin de se résumer aux théories postmodernes, intersectionnelles ou postcoloniales, le wokisme représente plutôt une inflexion des nouvelles pensées critiques qui sont réappropriées comme des armes pour « marquer des points » dans le champ militant et exercer du pouvoir sur autrui par une sorte d’intransigeance morale et politique, consistant à adopter la « ligne juste » et à performer sa radicalité. 

Nous sommes encouragé.es – et nous nous encourageons souvent les un.es les autres - à porter nos positions politiques et nos analyses comme des badges, des marqueurs de distinction. Quand la politique devient quelque chose que nous avons, comme la mode, elle doit toujours être visible pour fonctionner. Les actions doivent être rendues publiques, les positions doivent être prises, et nos vies quotidiennes doivent être démontrées bruyamment aux autres. Chacun.e est encouragé.e à calculer ses engagements politiques sur la base de la façon dont ceux-ci seront perçus, et par qui. La politique devient un spectacle qu’il faut jouer, une performance. Ceci atteint des sommets en ligne, où partager les bonnes choses en employant les bons mots semble être la seule façon qu’ont les gens de s’appréhender. (bergman et Montgomery 2018) 

Ce que la droite appelle « gauche bien-pensante » ou « vertu ostentatoire » renvoie donc à un phénomène réel. Mais la droite « jette le bébé avec l’eau du bain » en mélangeant pêle-mêle un ensemble d’idées, de revendications et d’actions légitimes par ailleurs, en adoptant une posture vertueuse et surplombante visant à conserver le statu quo (ou à restaurer un ordre ancien) tout en combattant les luttes pour l’égalité, la dignité et l’émancipation. Bref, il est tout à fait possible de rejeter l’épouvantail du wokisme qui sert de prétexte pour diaboliser la gauche en général, tout en critiquant certaines dérives et pratiques toxiques qui sévissent effectivement dans le camp de la gauche. 

Vladimir Ilitch Lénine avait d’ailleurs inventé le terme « gauchisme » pour critiquer cette « maladie infantile du communisme ». Le gauchisme désignait pour lui une posture puriste de révolutionnaires refusant de participer aux syndicats, aux élections et au jeu parlementaire. Utilisant ce terme polémique, Lénine cherchait d’abord à discréditer une frange militante qu’il considérait comme zélée. « Ces gens s’appliquent à inventer quelque chose de tout à fait original et, dans leur zèle à raffiner, ils se rendent ridicules. » (Lénine 1920) Le dirigeant révolutionnaire aurait sans doute eu les mêmes réactions aujourd’hui s’il avait eu affaire à certains discours et attitudes d’activistes « wokes ». Néanmoins, il n’aurait pas non plus rejeté en bloc la gauche intersectionnelle, laquelle permet de raffiner le cadre d’analyse de la lutte des classes en l’articulant à d’autres systèmes d’oppression. Le radicalisme rigide existait au début du 20ème siècle, tout comme dans les groupes révolutionnaires des années 1970, et il prend aussi un nouveau visage en mobilisant les armes théoriques de son temps. C’est pourquoi le radicalisme rigide version « woke » constitue peut-être la maladie infantile du progressisme au 21ème siècle. 

L’hypothèse des Nouvelles Lumières 

Une autre hypothèse que nous aimerions formuler est que l’émergence des nouvelles pensées critiques – qu’elles soient néo-marxistes, anarchistes, féministes, antiracistes, décroissancistes, intersectionnelles, véganes, queer ou décoloniales – s’inscrivent toutes au sein d’un mouvement historique plus large. Le phénomène des « wokes », entendus ici comme l’ensemble de celles et ceux qui prennent conscience des multiples systèmes de domination et cherchent activement à les démanteler, tant dans l’ordre du discours qu’au niveau des institutions et des pratiques, se situe à la fois en continuité et en rupture avec le mouvement des Lumières du 18ème siècle.  

Cela peut paraître curieux, car les réactions idéologiques les plus fortes face à la montée des wokes se réclament justement de l’héritage des Lumières, du républicanisme, de la laïcité, de la modernité et de l’universalisme. Une ritournelle bien connue martèle que la pensée républicaine et universaliste serait profondément incompatible avec les tendances particularistes, « communautaristes », « postmodernes », « indigénistes », « identitaires » et autres étiquettes négatives de la mouvance woke. L’une viserait l’universel, l’égalité pour tous, alors que l’autre militerait d’abord pour la reconnaissance d’identités particulières, amenant une « dictature des minorités », effritant la nation, les acquis de la modernité et la cohésion sociale. La gauche anti-woke (version L’Aut’gauche ou Printemps républicain) tout comme la droite populiste partagent cette rhétorique. 

Or, un examen plus attentif du phénomène « woke » et des nouvelles théories critiques permet de jeter un regard tout autre sur la question. En mettant l’accent sur les dimensions fécondes de ce mouvement plutôt que sur les dérives sectaires du radicalisme rigide, il est possible d’identifier des points de connexion inédits avec le mouvement des Lumières. Comme l’Histoire ne se répète jamais à l’identique, il faut donc identifier les similarités et les différences entre ces deux époques afin de mieux faire ressortir la spécificité des Nouvelles Lumières qui bouleversent différentes dimensions de la société actuelle. 

Qu’est-ce que les Lumières ? Il s’agit d’abord d’un mouvement philosophique, culturel, littéraire et scientifique émergeant au 18ème siècle et atteignant son apogée lors de la Révolution française de 1789. Ce mouvement fit la promotion de multiples idées et valeurs comme le rationalisme, l’individualisme, le libéralisme et la tolérance, et critiqua vigoureusement l’obscurantisme, l’autorité de l’Église, l’absolutisme et la monarchie. S’opposant à diverses formes d’oppression religieuses et politiques, les adeptes de ce mouvement, qui étaient pour la plupart des élites éduquées (philosophes, littéraires, scientifiques, etc.) croyaient fortement à l’idée du progrès sur le plan moral, technologique, économique et culturel. Combattant fortement les superstitions, pratiques et traditions héritées des siècles passés, les Lumières se réunissaient dans les salons, académies et autres espaces publics à l’abri des puissances établies, afin de développer une pensée critique visant à créer une « société rationnelle » basée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Loin de se limiter à la France, l’esprit des Lumières pris forme simultanément dans le monde anglais et écossais (Enlightenment) et en Allemagne (Aufklärung). 

Dans son célèbre essai Qu’est-ce que les Lumières ?, Emmanuel Kant résume le mouvement de la façon suivante : 

Les Lumières c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières. (Kant 1784, 43). 

L’idée centrale des Lumières réside dans le principe d’autonomie, soit le fait de se donner à soi-même sa propre loi sous la conduite de sa raison, mobilisant la connaissance comme facteur d’émancipation. La loi ne doit plus reposer sur la coutume ou la tradition, mais être justifiée rationnellement ou rejetée comme arbitraire. Cette lutte contre l’irrationnel s’accompagne du désir de construire une société juste basée sur le contrat social, c’est-à-dire une entente rationnelle entre citoyens considérés comme fondamentalement libres et égaux. La critique de l’organisation sociale du 18ème siècle découle d’abord de cette exigence aigüe de rationalité, laquelle devient synonyme d’esprit critique face aux pouvoirs établis qui sont incapables de passer l’épreuve de la justification rationnelle. 

Une étrange similarité 

De nos jours, un mouvement multidimensionnel, issu de différentes luttes pour la justice sociale, semble prolonger cette même aspiration à la liberté et à la construction d’une société débarrassée de ses préjugés. La thèse de Bock-Côté, selon laquelle la pensée woke réactualiserait la dynamique égalitariste au cœur de la modernité, n’est peut-être pas dénuée de réalité. Le thème de la tolérance s’incarne aujourd’hui dans la promotion de la diversité et de la différence. Le libéralisme favorisant l’épanouissement de soi, la possibilité de faire ses propres choix et de disposer librement de son corps se renouvelle sous les impulsions du féminisme, des mouvements trans et non-binaires. Si le rationalisme dans sa forme brute n’est pas directement repris par les wokes, la promotion de la « rationalité critique » comme alpha et oméga de l’interprétation du monde social constitue le socle de ce mouvement. 

La croyance viscérale dans le progrès moral constitue aussi le cœur des luttes contemporaines contre les discriminations, les violences sexuelles, l’exploitation du travail humain, des animaux et des écosystèmes. Les luttes contre les oppressions religieuses et politiques sont aujourd’hui moins centrées sur le pouvoir de l’Église ou du Roi, que sur les pouvoirs idéologiques de la culture dominante et des systèmes politiques non-inclusifs et pseudo-démocratiques. Combattant fortement les préjugés, pratiques et traditions hérités des siècles passés, la Raison critique vise maintenant à favoriser des interactions humaines, des espaces et des institutions basées sur le Consentement, nouvelle mouture sans cesse actualisée du contrat social. Les « salons » où les philosophes pouvaient discuter en toute liberté à l’abri des pouvoirs dominants ont laissé place aux « safe spaces », communautés en ligne, réseaux militants et revues spécialisées qui nourrissent de nouveaux contre-publics subalternes. Le mouvement woke prend forme dans les pointes les plus avancées du savoir et du monde universitaire, d’où les frictions sur les campus, les débats sur la liberté académique et autres champs disciplinaires qui deviennent de véritables terrains de luttes. 

Le wokisme ne se limite pas au champ militant, mais s’empare aussi des champs médiatique, politique, économique, littéraire et scientifique. Pensons aux nouveaux partis de gauche qui adoptent des postures féministes, antiracistes et/ou décoloniales, ou aux partis libéraux-centristes qui épousent facilement la rhétorique de l’inclusion. Pensons à la critique renouvelée du capitalisme, mais aussi aux pratiques d’équité, diversité et inclusion (EDI) dans les petites, moyennes et grandes entreprises ainsi que dans les administrations publiques. Pensons au développement des médias alternatifs et au déplacement des lignes d’acceptabilité sociale dans les médias traditionnels. Pensons à toute la littérature et aux arts où s’incarne les thématiques « woke » : poèmes, romans, zines, performances artistiques, photographies, films indépendants ou méga-productions hollywoodiennes qui expriment mille et une facette de cette « nouvelle sensibilité », de façon plus ou moins radicale ou superficielle. 

Il s’agit ni plus ni moins d’une révolution culturelle et philosophique, laquelle ne s’est pas encore concrétisée sous la forme d’une révolution politique et économique. Aujourd’hui, un penseur comme Kant habitant aux États-Unis aurait sans doute affirmé : « Stay woke! Les luttes pour la justice sociale et l’égalité raciale, c’est la sortie des humains de l’état d’oppression dont ils sont eux-mêmes responsables. Stay woke! Aie le courage de te servir de ta propre raison et ton expérience située pour te libérer. Telle est la devise des wokes. » 

Une guerre entre les deux Lumières 

Bien sûr, plusieurs remarqueront une différence notable entre l’esprit des Lumières du 18ème siècle et les Nouvelles Lumières du 21ème siècle. Les premières adhéraient à une certaine idée du Progrès, à la liberté économique basée sur la Propriété, et à la supériorité de la Science sur d’autres formes de savoirs et formes de vie considérées comme « arriérées ». Les nouvelles pensées critiques, issues des courants poststructuralistes, du black feminism et des philosophies postcoloniales ont mis en évidence que cette vision du monde était largement eurocentrique, évolutionniste, patriarcale, capitaliste et coloniale. Les Nouvelles Lumières ne viennent pas seulement du Vieux Continent, mais de féministes afro-américaines, de communautés autochtones du Canada et d’Amérique latine, de philosophes indiens et africains. Une très large partie de la « pensée woke » vise à attaquer les prémisses et préjugés de la raison occidentale, laquelle se réfracte dans d’innombrables sphères d’activité au niveau économique, politique, juridique, artistique et culturel. 

Les Lumières traditionnelles se sont bien accommodées de l’esclavage en Afrique et dans le « Nouveau monde », de l’absence du droit de vote des femmes, et d’une idée de la maîtrise rationnelle de la nature qui justifiait l’exploitation éhontée du vivant. C’est là l’un des premiers points de divergence qui alimente la guerre entre les anciennes Lumières et les nouvelles : les Lumières occidentales et bourgeoises du 18ème siècle sont aujourd’hui perçues comme une tradition arbitraire et une orthodoxie à déconstruire, au même titre que l’Église d’autrefois. Le prétendu universalisme des premières Lumières ne reflétait en réalité que la perspective particulière et les intérêts d’hommes blancs, européens, éduqués et moyennement aisés qui cherchaient à construire un « monde rationnel » qui reproduirait in fine leurs privilèges sous couvert de liberté, d’égalité et de fraternité. Le slogan « décider entre hommes en Occident » exprimerait bien cette pseudo-universalité des Lumières. Or, cela signifie-t-il que les Nouvelles Lumières et les wokes seraient foncièrement hostiles à toute forme d’universalisme ? Rien n’est moins sûr, et la question reste ouverte. 

Conclusion  

S’il est vrai que certaines interprétations postmodernes et relativistes proches des identity politics pointent vers un rejet pur et simple de l’universalisme, plusieurs figures des Nouvelles Lumières adhèrent plutôt à une forme alternative d’« universalisme », débarrassée des préjugés de la modernité occidentale, capitaliste, patriarcale et coloniale. Frantz Fanon et Aimé Césaire rejetaient déjà l’universalisme abstrait du républicanisme français s’accommodant bien du système colonial, embrassant plutôt une forme d’« universalisme radical » ou « décolonisateur ». Le philosophe Massimiliano Tomba parle de son côté d’un « universel insurgent » qui renvoie à une contre-histoire de la modernité, associée à la révolution haïtienne, la Commune de Paris, la révolution russe, la révolution espagnole de 1936, ou la révolte zapatiste d’aujourd’hui. Plusieurs courants postcoloniaux et décoloniaux parlent d’un universalisme critique, d’universels (au pluriel), de pluriversels, etc. 

Dans tous les cas, une ligne commune revient : il s’agit de critiquer l’idée qu’une tradition particulière (européenne, américaine ou occidentale) aurait le monopole de l’universel et définirait donc une forme dominante de société juste, de modèle civilisationnel ou de conception de la vie bonne à laquelle toutes les communautés et peuples du monde devraient se conformer. Cet éclatement, pluralisation ou décentrement de l’universel, qui est moins un rejet qu’une réactualisation critique du projet universaliste, représente la marque distinctive des Nouvelles Lumières qui prolonge et dépasse à la fois le mouvement critique du 18ème siècle. Des auteur·e·s comme Mame-Fatou Niang, Alain Policar et Julien Suaudeau ont récemment publié des ouvrages montrant « comment l’idéal universaliste a été détourné pour préserver des hiérarchies sociales, mais mérite encore d’être poursuivi » (Escola 2022), en rappelant ici que l’universel n’est pas un fait accompli, mais une tâche à réaliser. 

Une nouvelle conception de la « raison » émerge, rejetant certaines rigidités de la raison objectiviste, positiviste, naturaliste, eurocentrique et bourgeoise des vieilles Lumières. Au lieu de critiquer l’ordre établi à partir d’une conception monolithique de la Raison, les Nouvelles Lumières proposent une auto-critique de la raison, permettant de critiquer les préjugés sociaux enfouis dans celle-ci. Par le fait même, elle ne rejette pas en bloc la rationalité au profit d’une posture subjectiviste, émotionnelle et/ou narcissique. Elle propose une conception alternative de la rationalité comme dialogue et processus, une raison incarnée, enchâssée dans l’expérience située, les relations sociales, l’histoire, le territoire et le vivant, qui émerge progressivement comme socle de la critique de l’ordre social dominant. Les Nouvelles Lumières pourront-elles créer un ordre nouveau ? Peut-être, à condition d’éviter le sectarisme du radicalisme rigide et ses « errances wokistes ». 

 

Notice biographique : 

Jonathan Durand Folco est professeur adjoint à l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère à l’Université Saint-Paul, Ottawa. Ses travaux de recherche portent sur la démocratie participative, la politique municipale, les communs et la transition écologique. Il est l’auteur du livre À nous la ville! Traité de municipalisme (Écosociété, 2017), co-auteur de Manuel pour changer le monde (Lux, 2020) et a dirigé l’ouvrage Montréal en chantier: les défis d’une métropole pour le XXIe siècle (Écosociété, 2021). 

 

Références : 

bergman, carla et Nick Montgomery. 2018. « The stifling air of rigid radicalism », Joyful Militancy, 3 juin. En ligne : https://joyfulmilitancy.com/2018/06/03/the-stifling-air-of-rigid-radicalism/ (Page consultée le 06 juin 2022). Traduction française disponible sur : https://organisez-vous.org/defaire-le-radicalisme-rigide/ 

Bock-Côté, Mathieu. 2021. « Réflexions sur le wokisme », Le Journal de Montréal, 24 juillet. En ligne : https://www.journaldemontreal.com/2021/07/24/reflexions-sur-le-wokisme (Page consultée le 06 juin 2022). 

Crête, Mylène. 2021. « Conflit à Québec solidaire : le collectif antiraciste et décolonial blâmée », Le Devoir, 16 mai. En ligne : https://www.ledevoir.com/politique/quebec/601739/conflit-a-quebec-solidaire-manon-masse-confiante (Page consultée le 06 juin 2022). 

Escola, Fabien. 2022. « Sauver l’universalisme, malgré ses dévoiements », Mediapart, 18 février. En ligne : https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/180222/sauver-l-universalisme-malgre-ses-devoiements (Page consultée le 06 juin 2022). 

Kant, Emmanuel. 1991 [1784]. Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ?. Paris : Flammarion. 

Lénine, Vladimir Ilitch. 1920. La maladie infantile du communisme. Le gauchisme, Marxists Internet Archive. En ligne : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/g5.htm (Page consultée le 06 juin 2022). 

Pilon-Larose, Hugo. 2021. « Mais qu’est-ce qu’un woke, finalement? », La Presse, 17 septembre. En ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-09-17/debat-entre-legault-et-nadeau-dubois/mais-qu-est-ce-qu-un-woke-finalement.php (Page consultée le 06 juin 2022). 

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