Nous sommes wokes
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Comment citer

Ashlee, A. A., Zamora, B., Karikari, S. N. et Cadorette, P. (2022). Nous sommes wokes: auto-ethnographie critique par trois étudiantes américaines. Revue Possibles, (Hors-Série), 60-68. https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/article/view/487

Résumé

Ce texte est une version écourtée de l’article "We Are Woke: A Collaborative Critical Autoethnography of Three ‘Womxn’ of Color Graduate Students in Higher Education" paru en 2017 dans le International Journal of Multicultural Education - IJME (19(1), 89–104). Nous remercions chaleureusement les autrices ainsi que la rédactrice en chef de la revue, la professeure Sherry Marx, de nous permettre d’en reproduire ici une version française inédite. Traduit de l’anglais par Patrick Cadorette. 

 

Être Woke n’est pas qu’une idéologie politique,

C’est une existence irréductible 

Un remède contradictoire, de guérison et de douleur. 

La culture d’une profonde et nécessaire conscience de la survie 

qui pourfend la suprématie blanche patriarcale 

et blesse le cœur – ouvre les esprits. 

Nos yeux ne se referment jamais. Nos voix ne se taisent jamais. 

Nous sommes courageuses, nous sommes féroces, nous sommes épuisées. 

Et pourtant, nous persistons. Nous sommes vivantes. Nous sommes ici. 

Nous sommes WOKE. 

 

Pourquoi nous écrivons 

Le poème placé en exergue, que nous avons composé ensemble, reflète notre agentivité collective et la solidarité qui nous unit au sein d’un système d’éducation raciste et sexiste. Bien que nos identités raciales soient distinctes, en tant que femmes asio-américaine, latina et afro-américaine, respectivement, nous avons formé – par nécessité – une famille de sœurs universitaires racisées. En tant qu’étudiantes diplômées ayant entamé nos études aux cycles supérieurs au même moment, dans le même programme et dans le même établissement du Midwest à prédominance blanche, nous avons gravité les unes vers les autres pour survivre. 

Nous écrivons ensemble parce que nous voulons nous rendre hommage mutuellement. Nous écrivons ensemble pour refléter le pouvoir extraordinaire que nous possédons individuellement et collectivement, pouvoir que notre sororité nous a révélé. Nous écrivons ensemble pour nous adresser aux autres étudiantes diplômées de couleur, pour les assurer qu’elles ne sont pas seules, valider leur présence et les encourager à persister. Cet article décrit un processus : notre processus réflexif et libérateur, en tant qu’étudiantes diplômées de couleur, pour résister à l’oppression intersectionnelle de la tour d’ivoire et affirmer notre démarche collective vers la conscience Woke. En relatant nos histoires, nous voulons inspirer d’autres sœurs universitaires racisées, révéler leurs vérités et faire communauté avec elles pour combattre la toxicité de la domination et de l’oppression qui sont inhérentes à l’institution universitaire. 

Nous employons le cadre interprétatif de l’intersectionnalité pour déconstruire l’oppression que nous rencontrons en tant que femmes de couleur, car nos identités raciales et de genre sont imbriquées et se renseignent mutuellement. Kimberlé Crenshaw a créé le terme « intersectionnalité » pour décrire « la situation des femmes de couleur, placées à la fois dans des systèmes de subordination qui se recoupent et aux marges des mouvements féministe et antiraciste » (Crenshaw 1991, 1265). La conceptualisation de l’intersectionnalité mise de l’avant par Crenshaw est issue des études en droit, mais a depuis été appliquée à d’autres disciplines, dont le domaine de l’éducation (Ladson-Billings, 1998). L’application du terme de Crenshaw à nos expériences en tant qu’étudiantes diplômées de couleur Woke nous permet de comprendre plus profondément l’interrelation du racisme et du sexisme dans le contexte universitaire. 

Nous définissons la conscience Woke (wokeness) comme une conscience critique des systèmes d’oppression imbriqués. Plus précisément, être une personne Woke consiste à incarner une conscience particulière, une identité politique irréductible qui reconnaît l’oppression telle qu’elle existe dans les expériences individuelles et collectives. En tant que femmes de couleur dont les histoires sont profondément marquées par la colonisation, nous croyons qu’en se revendiquant d’une Amérique post-raciste et post-sexiste, nos oppresseurs cherchent en fait à nous aveugler, à nous réduire au silence et à nous rendre complaisantes à l’égard des iniquités existantes en matière de pouvoir. Nous croyons que le fait d’être Woke, pour une femme de couleur, en affirmant l’existence d’un système d’oppression, lui confère un certain capital contre ce système. Une femme Woke n’a pas besoin de maîtriser le langage pour nommer l’oppression : elle connaît l’oppression et en rejette le caractère profondément injuste. 

Nous rattachons la conscience Woke, l’état d’éveil, aux concepts de conscience critique et d’épistémologie du point de vue formulés par des universitaires féministes de couleur. L’affirmation d’un point de vue féministe exige un processus de conscience critique des systèmes de domination et sert à revendiquer sa propre agentivité ainsi que sa libération cognitive (Anzaldúa 1987 ; Lorde 1984 ; Souto-Manning et Ray 2007). En nous appuyant sur le concept d’« étranger·ère·s de l’intérieur » (outsiders within) mis de l’avant par Patricia Hill Collins (2000, 11), en tant que femmes de couleur dans le contexte particulier des cycles d’études supérieures, nous avons une perspective spécialisée – bien que souvent déconsidérée – éclairée par notre expérience directe aux marges du monde universitaire. De la même manière que certaines femmes revendiquent une identité politique en tant que féministes, nous revendiquons une identité politique en tant que femmes de couleur Woke. À titre d’exemple : « En tant que positionnement politique, les féminismes chicanos confrontent et sapent le patriarcat en recoupant différents systèmes dont l’objet est d’affaiblir le pouvoir d’agir de certaines personnes et de les contraindre au silence, comme le racisme, l’homophobie, l’inégalité des classes et le nationalisme » (Arredondo, Hurtado, Klahn, Najera-Ramirez et Zavella 2003, 2). Maria Stewart déclare : « Ô, sœurs d’Afrique, réveillez-vous! Ne dormez plus, ne sommeillez plus, mais distinguez-vous. Montrez au monde que vous êtes dotées de capacités nobles et sublimes » (citée dans Loewenberg et Bogin 1976, 187). En affirmant l’importance d’une communauté de sœurs de couleur Woke dans le contexte universitaire, nous appelons nous aussi à une décolonisation épistémologique et spirituelle. En proposant une identité politique et personnelle regroupant des femmes de couleur qui ressentent et savent expliquer leur propre expérience de l’oppression, nous voulons rendre hommage aux idéologies féministes des femmes de couleur d’hier et d’aujourd’hui.  

L’auto-ethnographie critique collaborative est pour nous un acte de résistance. En tant que processus, elle offre aux chercheuses la possibilité de s’engager dans un examen collectif des autobiographies individuelles pour mieux comprendre un phénomène socioculturel (Chang, Ngunjiri et Hernandez, 2013). « Le terme “ethnographie critique collaborative” désigne également une pratique ethnographique engagée dans la remise en question des limites des rapports de pouvoir entre la chercheuse ou le chercheur et le sujet de la recherche dans le but précis d’entraîner un changement social » (Bhattacharya 2008, 306) […] Cet article relève ainsi d’une forme de militantisme critique visant à contester et à déstabiliser les pratiques racistes et patriarcales en matière d’éducation. Notre souhait est que nos écrits puissent renforcer l’approche critique et favoriser le développement d’une communauté de soutien pour les étudiantes diplômées de couleur aux cycles supérieurs […].  

La conscience Woke révélée 

La chaleur est étouffante par cet après-midi de juin. Nous nous réunissons dans l’aire de repos de notre département pour passer en revue nos histoires respectives, à la recherche de thèmes qui pourraient révéler de nouvelles perspectives sur le processus consistant à devenir Woke et à rester Woke en tant qu’étudiantes de couleur aux cycles supérieurs. Nous avons passé d’innombrables heures dans cet espace l’année dernière. Pourtant, ça n’est qu’aujourd’hui, assises autour d’une table de ce salon avec nos chères sœurs universitaires, que nous ressentons pour la première fois que cet espace est le nôtre. Plutôt que de murmurer pour ne pas déranger les autres, plutôt que de douter de notre appartenance à ce lieu en tant que corps de femmes cisgenre de couleur, nous dégageons une énergie palpable et manifestons notre sentiment d’appartenance à ce lieu. Mutuellement renforcées par la présence et les histoires de nos sœurs, nous avons le courage de nous exprimer librement et de prendre notre place dans cet espace. C’est un geste radical. C’est un acte de résistance. Nous avons été socialisées tout au long de notre vie à minimiser notre présence et à douter de notre intelligence légitime, à rester dans l’ombre de la suprématie blanche masculine. Aujourd’hui, c’est différent. Ensemble, en écoutant, en guérissant, en apprenant les unes des autres, nous incarnons la confiance. Nous rions fort et parlons sans gêne. Nous affirmons et honorons mutuellement notre conscience Woke. C’est cela que signifie d’être Woke et de le rester.  

[…] Par notre analyse réflexive, nous avons collectivement cerné trois thèmes centraux relatifs à la résistance et à la persistance des étudiantes de couleur Woke aux cycles supérieurs : 1. l’importance centrale d’un·e agent·e de conscientisation comme facteur déclenchant pour devenir et rester Woke; 2. la dualité de la conscience Woke, qui est à la fois un facteur de souffrance et de guérison ; 3. la nécessité de trouver et de cultiver une communauté de sœurs universitaires racisées.  

L’agent·e de conscientisation Woke 

Le premier thème que nous avons dégagé concerne ce que nous appelons « l’agent·e de conscientisation » (agent of wokeness), soit le facteur déclenchant de la conscience critique. En relayant nos histoires respectives sur les choses ou les personnes qui ont facilité notre éveil, nous avons constaté que nos agent·e·s de conscientisation pouvaient être un milieu d’apprentissage contextuel, un personnage historique ou une personne en particulier. L’agent·e de conscientisation de Shamika a été le cumul de ses apprentissages. Au premier cycle de ses études universitaires, elle a découvert la théorie critique de la race, qui est devenue le fondement de son éveil et a donné une voix à son histoire personnelle. Le fait de s’inscrire à un cours sur la race, l’ethnicité et l’éducation donné par une professeure noire, et où la majorité des étudiant·e·s étaient racisé·e·s, a été un autre facteur important de son éveil. L’expérience consistant à former une majorité raciale dans le contexte universitaire fait partie intégrante de sa conscientisation. 

Dans une entrée de son journal écrite au cours du premier semestre de ses études aux cycles supérieurs, Bianca médite sur l’importance de se référer à une grande militante comme agente de conscientisation. Afin de maintenir et de préserver son éveil dans un contexte universitaire nouveau et difficile, Bianca écrit : « La semaine dernière, j’ai délibérément repris la citation d’Audre Lorde, “les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître”, parce qu’elle vise les féministes blanches qui emploient des tactiques racistes et classistes pour invisibiliser les expériences des femmes de couleur. Je n’ai pas l’impression que les femmes blanches de ma classe comprennent que nos expériences genrées sont également racisées, ni les graves conséquences que cette imbrication entraîne. » (Extrait du journal intime de l’autrice, le 1er octobre 2015). 

[…] L’agent de conscientisation d’Aeriel était aussi une personne, mais plutôt qu’une militante connue, comme pour Bianca, c’était un membre du corps professoral. Elle explique : « En tant que femme de couleur dans le monde universitaire, un milieu qui n’a été conçu ni pour moi ni pour ma communauté, j’ai eu de la difficulté à être qui je suis vraiment, à prendre mon oxygène, à revendiquer mon espace et à utiliser pleinement ma propre voix. Jusqu’à ce que je rencontre le Prof. J. En travaillant et en apprenant au contact de ce brillant et honnête universitaire critique, j’ai connu un puissant éveil. Le Prof. J. n’a pas peur de nommer les réalités de la suprématie blanche dans le milieu de l’éducation, et il rappelle constamment à ses étudiant·e·s de centrer leur humanité. » (Extrait du journal intime de l’autrice, le 10 juin 2016). La pédagogie critique et transgressive du Prof. J. – homme noir universitaire –  inspire et active l’éveil racial d’Aeriel. Bien que leurs expériences en tant qu’universitaires diffèrent sur le plan du genre, le genre masculin du Prof. J. ne l’empêche pas fondamentalement d’agir comme agent de conscientisation Woke. […] 

La dualité de la conscience Woke 

Une fois que les femmes de couleur sont réveillées par un agent de conscientisation, nous devons nous préparer à la tension durable et souvent épuisante consistant à simultanément chérir et détester notre conscience Woke. Le second thème qui a surgi de notre analyse de la conscience Woke est la prise de conscience de son caractère dualiste : c’est une praxis d’existence simultanément propre à n0ous décourager et à renforcer notre pouvoir d’agir. La conscience Woke agit comme une sorte d’armure protectrice : notre conscience critique peut servir d’outil de survie en nous donnant le pouvoir de nommer et de contester activement nos expériences vécues d’oppression. Mais de la même manière qu’une armure, la conscience Woke est lourde à porter et finit par nous peser, causant de la fatigue physique et psychologique. La dualité de la conscience Woke est qu’elle peut à la fois nous guérir et nous infliger de la souffrance. 

En se remémorant une expérience qu’elle a eue un jour en marchant dans une rue de l’université, Shamika porte ses réflexions sur la douleur que peut entraîner la conscience Woke. Cet après-midi-là, sur le campus, trois hommes blancs à bord d’une camionnette lui avaient lancé des insultes racistes. Sur le coup, elle avait été ébranlée par cette manifestation flagrante de racisme. Même si les administrateurs ont voulu voir en cet incident un regrettable événement isolé, sa conscience Woke ne lui laissait aucun doute sur le fait que ce geste s’inscrivait dans un système plus large de suprématie blanche et patriarcale, au sein duquel son identité en tant que femme noire était attaquée. La douleur qu’a provoquée ce geste raciste s’est imprimée de manière permanente dans son cœur et lui rappelle constamment que la conscience Woke peut faire mal.  

Les blessures que causent les incidents de ce genre s’enveniment et se transforment en honte et en insécurité intériorisées quant à notre place dans le monde de l’enseignement supérieur, lesquelles influent en retour sur notre bien-être physique et émotionnel. Dans l’histoire d’Aeriel, elle se souvient comment l’affirmation de sa conscience Woke sur Twitter l’a exposée à un déferlement de menaces en ligne, ce qui a affecté son fonctionnement physique et psychologique en tant qu’étudiante. Des gestes qu’elle avait jusque-là le sentiment de pouvoir gérer, comme de s’orienter sur un campus où elle est l’une des rares personnes asiatiques, lui sont devenus insoutenables. Également épuisée par le caractère brutal de sa conscience Woke, Bianca écrit : « J’ai eu l’impression d’être suivie par un homme blanc un peu plus âgé au marché où je faisais mes courses. J’ai essayé de me délester de ma “paranoïa”. Après avoir réussi à me convaincre que je n’étais pas suivie, j’ai pu reprendre mon calme au rayon des cosmétiques. Soudainement, l’homme blanc s’est approché de moi et m’a dit comment il aimait mes “cheveux bruns, ma peau brune et mon corps”. Pendant deux semaines après cela, je n’ai circulé qu’entre mon appartement, l’université et mon travail. Je ne voulais pas être en public. Ces expériences de misogynie raciste ont affecté ma santé mentale et ma capacité à me concentrer sur mes travaux scolaires et sur ma recherche. » (Extrait du journal intime de l’autrice, le 1er juin 2016). 

À l’inverse, la conscience Woke peut être une source de force, de guérison et de libération. Par exemple, Bianca a puisé dans sa conscience Woke la capacité de renforcer son agentivité et son pouvoir d’agir. Le fait d’être éveillée aux conditions manifestes et déguisées du racisme et du sexisme dans le milieu universitaire lui a permis de cerner la source de sa douleur oppressante et d’y résister. « Le fait de nommer l’idéologie raciste et misogyne de mes pair·e·s est une tactique de résistance que j’utilise dans le contexte universitaire. Dans ma tête, je désigne les pair·e·s blanc·he·s endormi·e·s s comme “le gars blanc [son nom]” ou “la fille blanche [son nom]” en raison des remarques ethnocentristes ou sexistes extrêmement problématiques qu’iels font en classe. J’étais consciente de qui était assis où, de qui disait quoi, et je voyais clair dans les paroles et les actions des colonisateur·rice·s qui avaient en fait pour fonction d’opprimer les femmes et les hommes de couleur de ma cohorte.» (Extrait du journal intime de l’autrice, le 1er juin 2016). 

Shamika estime elle aussi que sa conscience Woke lui permet, en repoussant les limites imposées par un milieu universitaire centré sur les hommes blancs, de renforcer son pouvoir et celui des autres en tant que producteur·ice·s légitimes de savoirs. « Je continue à résister à la notion selon laquelle les écrits universitaires ne sont valorisés que lorsqu’ils émulent la production des universitaires blancs. J’ai utilisé ma propre voix pour écrire de la façon qui me convenait. Cette forme de résistance me redonnait un peu de pouvoir, mais je continuais à croire que le monde universitaire ne serait jamais pour moi. Jusqu’à ce que je trouve des auteur·ice·s qui reflétaient mon expérience. Imaginez seulement combien d’universitaires à la peau noire ou brune existeraient dans ce milieu si seulement on leur avait présenté des universitaires qui leur ressemblent dès les premiers stades de leur parcours. Imaginez à quel point le monde universitaire pourrait être différent ! » (Extrait du journal intime de l’autrice, le 2 juin 2016). 

La conscience Woke d’Aeriel lui a donné la force nécessaire pour produire une étude indépendante examinant les vies de Grace Lee Boggs et de Yuri Kochiyama, deux femmes de couleur Woke asio-américaine. […] 

Bien que la conscience Woke soit essentielle à notre libération en tant qu’étudiantes de couleur aux cycles supérieurs, nous voulons éviter d’en dresser un portrait trop romantique. Être Woke est un antidote qui nous permet de guérir des systèmes d’oppression. Et pourtant, dans cette guérison, nous ouvrons nos yeux et nos esprits à une profonde douleur. Il est nécessaire de comprendre cette dualité de la conscience Woke pour en saisir pleinement toute la complexité. […]  

La communauté comme élément essentiel du maintien de la conscience Woke 

Pour supporter le fardeau de la dualité de la conscience Woke, la communauté est absolument essentielle. Le caractère primordial de notre communauté de sœurs universitaires racisées pour notre survie est le troisième thème – peut-être le plus important – qui s’est dégagé de l’analyse de nos histoires et de nos expériences en tant qu’étudiantes diplômées de couleur aux cycles supérieurs. Bien que nous soyons toutes sur notre propre trajectoire d’éveil, nous reconnaissons le besoin collectif de solidarité. Nous reconnaissons l’importance de la communauté, parce nous avons toutes constaté un manque à cet égard à plusieurs moments de nos parcours académiques respectifs. Chacune de nous, à un moment ou à un autre, a ressenti le désir de trouver des personnes qui nous comprendraient, des communautés où nous pourrions nous reconnaître et où nous nous sentirions vraiment chez nous. Mais puisque nous avons choisi d’occuper des espaces majoritairement et historiquement blancs et dominés par des hommes, comme les études supérieures, il peut s’avérer difficile de trouver une communauté. […] 

Collectivement, notre présence transforme le monde universitaire; ça n’est que lorsque nous formons une communauté que nous découvrons notre force commune. En communauté, nous produisons des savoirs qui ne seraient pas possibles autrement. Cela nous est bénéfique en tant que femmes universitaires de couleur, mais c’est aussi bénéfique à l’université, qui profite de nos contributions à ces nouveaux savoirs. De plus, le fait de former une communauté avec d’autres femmes Woke de couleur participe d’un processus d’auto-guérison et de libération. Nous sommes en mesure de mettre en commun les histoires d’échecs et de triomphes qui nous unissent et nous redonnent un pouvoir qui nous est autrement refusé. […]  

Conclusion 

[…] Bien que les étudiantes de couleur aux cycles d’enseignement supérieur ne soient toujours pas nombreuses, nous avons commencé à faire bouger les choses. Cette auto-ethnographie critique collaborative représente un rejet de l’isolement cyclique qui nous est imposé. En nous unissant en tant que famille sororale universitaire au-delà des lignes raciales, les co-autrices de cet article incarnent ce que Grace Lee Boggs décrit comme un élément essentiel à la création d’un mouvement : « Des personnes aux idées et aux parcours très différents doivent se regrouper autour d’une vision » (Boggs 1998, 251). Notre vision est d’inspirer et d’encourager d’autres femmes de couleur inscrites aux cycles supérieurs d’études universitaires. Cet article est pour nous une sorte de déclaration de rejet des chaînes de la misogynie, du patriarcat et du racisme qui nous ont trop longtemps maintenues dans une position opprimée.  

Pour reprendre les mots inspirants d’une autre héroïne universitaire Woke de couleur, la Professeure Cheryl Matias : « Puis, je me suis soudainement rappelé pourquoi j’étais entrée dans le monde universitaire – pour l’amour, pour l’espoir, par détermination à transformer la douleur du racisme » (Matias 2015, 67). C’est notre vision, notre objectif, notre vocation depuis notre arrivée dans le contexte universitaire – transformer la douleur de l’oppression intersectionnelle du racisme et du sexisme qui afflige les femmes de couleur dans le milieu de l’enseignement supérieur. Nous voulons être les agentes de conscientisation et d’éveil qui permettront à d’autres femmes de couleur inscrites aux cycles supérieurs de devenir Woke à leur tour. Nous reconnaissons la tension et la dualité que comporte la conscience Woke et pourtant, nous persistons. Au sein de notre communauté universitaire de sœurs Woke racisées, nous trouvons du réconfort et puisons le courage nécessaire pour rester Woke tout au long de ce cheminement. Dans le contexte de la rhétorique d’isolement cyclique visant les femmes de couleur dans le milieu universitaire, il faut beaucoup de force et une bonne dose de férocité pour nous retrouver. Mais lorsque nous y parvenons, lorsque nous nous retrouvons, lorsque nous entrons en dialogue et lorsque nous écrivons ensemble, notre potentiel, notre pouvoir collectif, est tout simplement époustouflant. Nous sommes WOKE.  

 

Notes biographiques  

Aeriel A. Ashlee est professeure adjointe dans le programme de Conseil et développement de l’étudiant (CCSD) à l’Université d'État de St. Cloud (États-Unis). 

Bianca Zamora est directrice associée de l’École des sciences humaines et sociales de l’Université Stanford (États-Unis). 

Shamika N. Karikari est directrice associée du département de l'éducation et du développement des résidents de l'université de Cincinnati (États-Unis). 

 

Références 

Arredondo, Gabriela F., Aida Hurtado, Norma Klahn, Olga Najera-Ramirez et Patricia Zavella (Dir.). 2003. Chicana feminisms: A critical reader. Durham : Duke University Press.  

Anzaldúa, Gloria. 1987. Borderlands = La frontera. San Francisco : Aunt Lute Books.  

Bhattacharya, Himika. 2008. « New critical collaborative ethnography », dans : S. N. Hesse-Biber et P. Leavy (Dir.). Handbook of emergent methods, pp.303-324. New York : Guilford. 

Boggs, Grace Lee. 1998. Living for change: An autobiography. Minneapolis : University of Minnesota Press.  

Chang, Heewon, Faith W. Ngunjiri et Kathy-Ann C. Hernandez. 2013. Collaborative autoethnography. Walnut : Left Coast Press.  

Collins, Patricia H. 2000. Black feminist thought: Knowledge, consciousness, and the politics of empowerment. New York : Routledge.  

Crenshaw, Kimberle W. 1991. « Mapping the margins: Intersectionality, identity politics, and violence against women of color », Stanford Law Review 43 : 1241-1299.  

Ladson-Billings, Gloria. 1998. « Just what is critical race theory and what’s it doing in a nice field like education? » International Journal of Qualitative Studies in Education 11(1) : 7-24.  

Loewenberg, Bert J. et Ruth Bogin. 1976. Black women in nineteenth-century American life: Their words, their thoughts, their feelings. University Park : Penn State University Press.  

Lorde, Audre. 1984. Sister outsider: Essays and speeches. Trumansburg : Crossing Press.  

Matias, Cheryl E. 2015. « "I ain’t your doc student”: The overwhelming presence of whiteness and pain at the academic neoplantation », dans : K. J. Fasching-Varner, K. A., Albert, R. W., Mitchell et C. M. Allen (Dir.). Racial battle fatigue in higher education: Exposing the myth of post-racial America. Lanham : Rowman & Littlefield.  

Souto-Manning, Mariana et Nichole Ray, N. 2007. « Beyond survival in the ivory tower: Black and brown women’s living narratives ». Equity & Excellence in Education 40(4) : 280-290.  

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