Enjeux wokes et communauté
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Comment citer

Laroche, R. et Mauger-Lavigne, M. (2022). Enjeux wokes et communauté: récit d’une pratique. Revue Possibles, (Hors-Série), 51-59. https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/article/view/486

Résumé

« Ce n’est pas à coups d’arguments qu’on peut transformer l’expérience d’une vie, changer des décisions, modifier des convictions. »  

James Baldwin, La prochaine fois, le feu.  

 

Les faits 

L’idée de former un groupe de discussion nous est venue dans le contexte du Concours philosopher, dont l’édition 2021-2022 a été organisée par le Cégep du Vieux Montréal (CVM). Durant six mois, les douze participant.es du groupe se sont réunis pour des rencontres bimensuelles et, outre le travail de rédaction, ont aussi pris part à plusieurs activités connexes (présence d’invité.es comme Martine Delvaux lors des séminaires, participation à une grande soirée de discussion avec des étudiant.es et enseignant.es du Collège Jean-de-Brébeuf, du Cégep de Granby et du Collège Montmorency – Philopolis, soirée micro-ouvert chapeautée par Philémon Cimon et conférence de Joséphine Bacon). Discuter avec des étudiant.es afin de répondre à la question « L’avenir est-il ‘Woke’ ? » ne laissait pas présager ce que nous allions vivre. Nous vous racontons cette expérience à partir de notre point de vue d’enseignant.e. 

Le 15 décembre 2021, les douze participant.es du groupe se sont réunis pour la première fois dans le local dédié aux activités théâtrales du collège. Les lumières furent tamisées, quelqu’un eut l’idée d’allumer de vieilles lampes, les chaises allaient simplement être disposées en cercle au milieu de la salle. Il n’en fallait pas plus pour nous lancer dans une première activité de réflexion ayant pour sujet l’interprétation de l’affiche promotionnelle.  

« Le penseur, c’est l’étiquette de la légitimité, ceux qui la veulent et les autres. La question Woke est au centre de cette polarisation. Est-ce que c’est vraiment nécessaire que notre opinion soit légitimée quand le penseur de Rodin représente la haute culture artistique et philosophique ? 

Le penseur représente la recherche de la vérité, donc être Woke pourrait aussi représenter la recherche de la vérité. Mais quel genre de vérité ? Commune ? Individuelle ? » 1 

L’engagement des étudiant.es fut, lors de cette première rencontre, exemplaire mais dès le lendemain, l’enthousiasme a cédé le pas à une angoisse diffuse, mêlant à la fois craintes et attentes. Penser les enjeux Woke aujourd’hui n’est-ce pas en soi une manière de transgresser les frontières structurant le monde de l’enseignement ? Pourquoi un groupe de discussion ? Pourquoi ne pas nous en tenir au cadre institutionnel de la salle de classe, sous l’autorité d’un.e professeur.e ? Quel usage pourrons-nous faire des mots ? Toute lecture sera-t-elle admise ? Quelle forme prendra la discussion ?  

La question du Concours Philosopher s’avéra, dès sa présentation, en parfaite adéquation avec l’actualité politique. Pas une journée ne se passait sans que les journaux alimentent le débat au sujet de la signification du mot Woke. Un débat qui trouvera des échos jusqu’au Parlement lorsque François Legault et Gabriel Nadeau-Dubois s’invectivèrent. Être Woke était devenu une insulte au cœur du système parlementaire. Il nous fallait donc prendre du recul et nous exercer à mener des analyses philosophiques en pleine tempête médiatique. Et surtout, il nous fallait considérer le fait que l’idée de cet éveil implique des sentiments d’injustices sociales, des aspirations à l’autodétermination, ainsi que l’expression de sensibilités partagées par les étudiant.es qui participaient aux activités du groupe.  

De la réflexion à l’action ou l’inverse 

Dès le départ, comme enseignant.es nous nous sommes donnés comme principe de ne pas imposer nos idées et nos attentes, ni d’organiser de manière rigide nos rencontres à partir de l’image de ce que devrait être un parfait groupe de discussion. Nous voulions créer un espace où les étudiant.es pourraient conduire les discussions à leur guise, en acceptant que, parfois, nous allions avancer dans le brouillard. 

L’idée de nous inscrire dans la logique du discours philosophique nous habitait, les personnes réunies avaient un certain plaisir à solliciter des concepts abstraits, théoriser, expliquer et surtout se questionner. Mais il fallait aussi apprendre à entrer en relation, car pour que la signification donnée aux opinions personnelles soit prise en considération, il importait par-dessus tout de reconnaître, au sens fort que recouvre cette attitude, la personne qui prenait la parole. À mesure que l’esprit du groupe se développait, il devenait évident que la simple recherche d’arguments afin d’appuyer une prise de position ne suffirait pas à nourrir les échanges. Que les problèmes relatifs aux enjeux Woke nécessitaient un autre type d’engagement. Il nous est rapidement apparu évident que la notion d’éveil implique son expérimentation pour être comprise, qu’il faut du temps et de la confiance pour que ce qui s’éprouve en soi-même puisse résonner chez les autres. Nos habitudes dans la réflexion et la discussion allaient être revues, peu importe le degré de militantisme de chacun.e.  

Au terme de quelques discussions, les étudiant.es ont réclamé une suggestion de lecture en commun. C’est par La prochaine fois, le feu de Baldwin que nous sommes véritablement entré.es dans les enjeux Woke. Il y avait certes l’idée de situer le fait d’être Woke dans un contexte historique et social particulier, soit celui des Noirs américains aux États-Unis dans les années soixante, il y avait certes aussi, l’envie de trouver une définition du mot Woke. Mais, nous ne savions pas à quel point cette œuvre de Baldwin, par ses questions et les grands thèmes qui s’y trouvaient, nous habiterait tout au long de la session. 

Ce vibrant témoignage nous mettait sur la piste de la portée politique et sociale d’une expérience personnelle, en plus d’ouvrir à tous les enjeux davantage épistémologiques, car quelle peut être la validité d’un tel récit ? Nous avions ressenti sa colère, sa douleur, entendu son cri du cœur et même eu accès à une certaine forme de violence s’articulant avec un profond sentiment d’amour des autres, de son prochain. Au fil de la discussion, en creusant la notion d’amour, dans son sens religieux et philosophique, la question de la communauté est apparue : qu’est-ce qui crée une communauté ? Qu’est-ce que se sentir appartenir à une communauté ? Comment articuler individualité et communauté ? Existe-t-il un faux sentiment de communauté ? Pendant un moment, nous étions en intimité avec Baldwin, il nous amenait dans sa subjectivité, son individualité, mais du même coup, il nous ramenait à la communauté, à l’Autre et aux autres. De cette lecture, les grands thèmes de nos discussions futures ont émergé. Nous avons commencé à réfléchir à la tension entre ce qui relève de la subjectivité et la recherche d’objectivité, entre l’expérience sensible chargée d’émotion et le processus de rationalisation ainsi que la question plus large de la communauté en tant que telle comprenant son articulation avec l’individu.  

Dès lors que les intervenant.es dans la discussion commencèrent à ressentir la portée de leurs propres questionnements en même temps que la portée du questionnement des autres, nous avons assisté à la constitution d’un processus d’enquête ayant des visées communes. Tous les groupes de discussion n’arrivent pas à atteindre ce point de basculement, surtout dans le contexte d’un concours. Nous croyons que c’est la lecture de Baldwin qui provoqua cette transformation en mettant le feu au local de théâtre. Au beau milieu du cercle de discussion, il y avait l’émotion et il nous a semblé que l’immensité des revendications sociales sous-jacentes à tout son récit ont dérobé le sol du 8e étage bien bétonné sous nos pieds.  

« Le mouvement Woke est indissociable du concept de l’affectivité. Plusieurs enjeux Woke portent une énorme charge émotionnelle puisqu’ils sont ancrés dans un passé d’inégalités touchant les valeurs et les expériences affectives vécues des individus. Cette subjectivité peut souvent être difficile à communiquer, mais surtout, le fait d’accepter la subjectivité des autres comme quelque chose de rationnel est rare dans notre société. » – Gaëlle  

Libéralisme et impasses 

Pour les discussions à venir, un.e étudiant.e doit organiser et mener la séance, en planifiant d’abord une préparation à donner aux autres, et ensuite une manière d’amener la discussion, des questions à poser et des enjeux à traiter. Nous avons entrepris ce cycle avec la lecture d’un chapitre du livre Après le libéralisme de John Dewey.  

Cette lecture, beaucoup plus abstraite que la précédente, a eu pour effet de mener les étudiant.es à explorer la critique du libéralisme, en même temps que d’orchestrer le développement d’un langage et d’un univers théorique commun se situant autour de la notion d’impasse. Il importe de comprendre, en lien avec l’idée d’impasse, qu’il était difficile, tout au long de l’aventure, de séparer ce qui relevait de l’expérience du groupe, des théories étudiées et, plus concrètement, de la place que nous occupons au sein de la société libérale. Dans son propos, Dewey nous démontre la difficile, voire impossible, articulation entre la dimension proprement économique du libéralisme, soit la poursuite et la maximisation de son intérêt individuel dans un ordre de droits et de libertés, et la dimension plus politique, où il s’agit, par différents moyens (publics, institutions, État, etc.), de tenter de faire corps socialement et d’opérer en fonction du bien commun. Tout le monde comprend, au sein du groupe de discussion, que ce qui est décrit par Dewey renvoie explicitement à ce que nous tentons de nommer et d’exprimer, c’est-à-dire un certain malaise avec l’évolution de nos vies en société. Nous comprenons aussi que le libéralisme cristallise, en les naturalisant, une série de droits et de privilèges qui font écran à la possibilité même de mener plus avant nos critiques. Le sentiment d’impasse que cherche à décrire le philosophe américain, en lien avec les luttes politiques associées au prolétariat, ressemble à s’y méprendre, à première vue du moins, à celui que recouvre la posture Woke qui émane de nos discussions.  

Dewey donne à voir comment le développement des idées libérales, par-delà l’influence de l’utilitarisme, est en dialogue avec le courant romantique, mettant de l’avant, cette fois-ci, une tension entre un rapport au monde plus intuitif, artistique, émotif et une pensée fondée sur la rationalité. Une transformation des significations du libéralisme qui, encore une fois, semble décrire ce que nous vivons en tant que lutte entre la quête de sens et les institutions libérales. Nous sommes bien là au cœur de notre propos et de notre enquête. Ce qui tend à s’esquisser, suivant Dewey, c’est la puissance de récupération par l’idéologie libérale en mutation, des aspirations individuelles et collectivistes cherchant l’émancipation, le retour à la nature, l’expression de la subjectivité, etc. Ne serions-nous que le pâle reflet de ces luttes plus anciennes? Est-ce là notre propre impasse? « Revenons à l’Histoire », dira Simon pendant la séance de discussion ! Oui, mais est-ce la bonne voie ? On ne sait plus. L’impasse repose sur le constat que le recours à des mesures sociales et législatives pour réguler le passage de la liberté inscrite dans la loi à la liberté réelle « revient de fait, à une justification des violences et des inégalités de l’ordre établi » (Dewey 2014, p. 94) Il se fait tard, et il y a autre chose qui nous taraude l’esprit, les revendications contemporaines du mouvement Woke ne semblent pas procéder d’une visée communautaire. Et pourtant elles dérangent plus qu’il ne devrait même si on suit Dewey jusqu’au bout. Pourquoi ? 

Les deux rencontres suivantes auront pour thème les liens que nous entretenons avec la modernité, la science, le rationalisme et la technologie. Quels sont nos récits à ce sujet ? Quelles morales adopter ? Nous réfléchirons en nous inspirant d’une série d’entretiens avec Éric Sadin réalisés par Thinkerview, ces émissions-débats françaises publiées sur YouTube. L’atmosphère est détendue même si le questionnement qui nous anime dérange et préoccupe. Sadin nourrit la polémique : « Des instances à nous dire la vérité par la technique induisent nos comportements. Primauté de la surveillance ! Pollution de l’espace public ! C’est la fin d’un monde commun ! Le pacte de confiance n’existe plus ! Populisme ! » (Sadin 2021). Mais d’une certaine manière, nous savons tout ça. Nous le vivons. La pandémie n’a fait qu’exacerber la réalité techno-libérale. Nous savons que la science ne se réduit pas à la technique : la science est aussi une culture de l’émerveillement face à la Nature. L’impasse ici revient au fait de n’avoir comme seul recours l’établissement d’une morale pour retrouver le sens des valeurs et notre humanité. Nous ne sommes pas satisfait.es. Le discours se répète ! Soyons plus utopiques. Et s’il y avait quelque chose à ressaisir dans un monde plus artisanal et plus communautaire ? Revenons à l’esprit du potager, à la permaculture; et si on fabriquait nos propres objets, nos outils, nos vêtements? Nous respirons. Ça fait plaisir. Nous rêvons.   

« Et si les problèmes contemporains ne sont pas séparables de celui de notre modèle de la science, qui est dans une recherche infinie d’une vérité qu’elle se refuse d’atteindre définitivement et qui procède par l’objectivation de ce qu’elle étudie pour le comprendre et agir sur lui ! Et si les problèmes contemporains ne sont pas séparables de l’idéal de la domination de l’être humain sur la nature, de l’esprit sur le corps, de la raison sur le désir. Est-ce qu’une nouvelle perspective critique, qui problématise plus ou moins complètement la modernité en soi, peut être porteuse d’une nouvelle voie ? » – Édouard. 

Qu’est-ce que le miel ?  

Les impasses du libéralisme ont eu pour effet de nous diriger vers d’autres grilles d’analyse pour réfléchir aux enjeux Woke et du même coup, à la Modernité. Or, nos catégories théoriques pour penser le réel étant devenues caduques, il nous fallait désormais trouver une autre manière d’aborder la question. 

Suivant la volonté des participant.es de diversifier les points d’entrée dans la question Woke, nous sommes allé.es du côté du cinéma d’animation pour chercher de nouvelles pistes de réflexion. Nous avons donc écouté Drôle d’abeille (Hickner, Smith 2007), film dans lequel la critique marxiste du travail et de la société capitaliste est présentée de manière allégorique. Notre analyse du film nous a ramenés à de nouvelles impasses : quelque chose dans la posture Woke échappe à la notion de classe sociale, au problème de l’accumulation primitive et à la rationalisation capitaliste. Nous nous demandions s’il ne fallait pas inventer de nouvelles manières de penser, au-delà du caractère objectivant des conditions matérielles d’existence et d’une perspective matérialiste. Bien avant les studios d’animation DreamWorks, des abeilles avaient été mises en scène par Mandeville dans sa Fable des abeilles (1714). Suivant Mandeville, l’expression des vices privés de chacun, si elle est minimalement encadrée par des institutions, mène au bien public, que Mandeville nomme prospérité. Est-ce que cette prospérité peut régler tous les problèmes soulevés par les personnes Woke ? Assurément non. Nous étions pris dans la ruche, à essayer d’en sortir, et il semblait que les concepts nous manquaient. 

En étant tous et toutes dans l’impasse, à mener l’enquête ensemble, la magie du collectif a opéré et nous avons trouvé une porte de sortie. Les étudiant.es ont formulé les questions suivantes : au fond, si on se détache de la science, quels récits créer ? Quelles histoires valoriser ? Comment s’attacher à ces histoires ? Quelle interprétation du monde peut-on avoir alors ? Nous étions réellement au cœur des enjeux Woke en même temps que face au problème de l’avenir à penser.  

« Il y a bientôt deux ans, juste avant la mort de George Floyd, j’ai reçu le roman Americanah de l’autrice nigériane Chimamanda Ngozi Adichie pour mes 17 ans. Les mots me manquent pour dire à quel point ce roman a changé ma vie. » – Pascale 

La séance suivante, dans un heureux hasard de planification, portait sur les dangers de l’histoire unique, une idée élaborée par l’autrice Chimamanda Ngozi Adichie, qui situe le développement de nos préjugés et du racisme dans la diffusion de récits homogènes et monolithiques (Adichie 2014). À l’aide du Tedtalk de l’autrice nigériane, les langues se sont déliées. Les étudiant.es ont pensé leur propre intersectionnalité, leur propre récit. Ce qui aurait pu avoir l’air d’une séance de thérapie collective s’est transformé en un véritable laboratoire Woke : partant de leur expérience personnelle, ils ont théorisé la différence, l’oppression, le regard de l’autre, la conscience de l’autre,  les souvenirs (ceux du passé, de leur école secondaire), le narratif que l’on se crée sur soi-même, ce que les autres racontent sur nous, les catégories et les étiquettes qu’on plaque et qui sont plaquées sur nous, le besoin de reconnaissance, l’appartenance mouvante à un groupe, l’altruisme, la bonté, etc. Les lampes tamisées ont encore fait leur effet : tout le monde était à l’aise, en confiance, et surtout, engagé.es. Le passage de la subjectivité à la théorisation, médié par le groupe, était devenu naturel.  

Nous étions en train d’assister à un précieux moment, un moment qu’on pourrait véritablement qualifier de Woke, mais surtout un moment qui témoignait d’une forme de bienveillance, dans son sens le plus profond : la reconnaissance mutuelle de l’autre, le respect de son individualité, de sa différence, et la recherche commune de « moyens sociaux » pour que chacun puisse rencontrer l’idéal d’auto-détermination en évitant l’écueil de l’atomisation libérale telle que nous l’expérimentons dans la vie quotidienne. Ce que nous avions entrevu, inspiré par la lecture de Baldwin et Dewey, était en train de se réaliser. 

« Lorsque la question de notre avenir se laisse poindre à l’horizon du temps, la raison et les passions déferlent à l’intérieur de notre conscience. L’anticipation de cet avenir se retrouve ainsi biaisée si on se laisse entraîner sans recul car la vision que l’on projette est celle de notre conscience. Ainsi l’avenir devient comme le reflet de notre propre compréhension du présent. » –  Noam 

L’enjeu Woke 

Il faut se rappeler que cette expérience se déroule en parallèle avec la publication d’une foule d’articles, de prises de paroles et de débats au sujet des Woke. Or, force est de constater qu’il y a un décalage entre la représentation des Woke et l’expérimentation que nous en avons fait. Selon nous, la représentation médiatique fait écran à la profondeur et à la portée de ce terme. En plus d’être déformée, l’image de ce phénomène que nous renvoient les médias est très limitée et unidimensionnelle. Appauvrir les mots en les galvaudant et en réduisant constamment leur sens à la plus simple expression, c’est appauvrir du même coup la pensée et notre expérience du monde. 

En fait, à travers la démarche d’enquête commune, les étudiant.es ont pu apprendre à penser le réel et la société dans toute leur complexité et leur profondeur. Il a été reproché aux mouvements qualifiés de Woke leur absence de diversité d’opinion et comme corollaire, une communauté à la pensée monolithique, voire idéologique. Lors de nos échanges à l’oral, les discussions portaient sur des hypothèses énoncées, et ensuite nuancées, questionnées, et éventuellement rejetées ou acceptées. Il y avait certes certains présupposés communs, mais jamais nous avons eu l’impression d’assister au renforcement d’une posture idéologique. Il est important de savoir à quel point, lorsqu’est venu le temps de mettre leur pensée sur papier et de procéder à la rédaction d’un texte, les étudiant.es ont réinvesti leurs idées en suivant une réflexion personnelle. Ainsi, si « jupon idéologique » il y a, les préceptes qui dépassent sont ceux d’une conscientisation des injustices sociales, mais aussi l’idée selon laquelle il faut accepter d’avancer à coup d’incertitudes et de remise en question des catégories. En se donnant du temps pour réfléchir, être Woke ne signifie plus une catégorie idéologique, mais plutôt une activité intellectuelle.  

La caricature de la mouvance Woke repose aussi sur l’idée selon laquelle les individus qui la défende sont fragiles, hypersensibles, et dans un besoin irrépressible de contrôler l’environnement dans lequel ils prennent la parole. Toute la culture de l’annulation serait en adéquation avec ces prémisses, car elle permet, au demeurant, d’exclure les mots et les gens qui offensent et qui blessent. Nous concédons aisément que la notion de sensibilité nous a accompagnés, mais selon deux modalités distinctes : d’abord elle s’est manifestée sous la forme d’un outil pour la réflexion ; elle a alimenté la réflexion rationnelle et ensuite, elle a permis la connexion entre les membres du groupe. Cette connexion renforçait constamment l’alternance entre des idées plus intuitives et affectives et d’autres plus rationnelles et abstraites. La sensibilité a été un puissant moteur, car non seulement elle permettait de faire advenir les idées, mais elle rendait ces idées signifiantes et toujours potentiellement discutables avec les autres. Cet outil a permis de placer au centre du cercle des sujets de discussion qui interpellaient et engageaient, mais toujours dans un cadre rationnel, rigoureux et honnête intellectuellement. Avec leur énergie un peu volée à du temps de travail salarié et scolaire, les étudiant.es ont pensé, analysé et nommé des réalités, pour ensuite innover en tentant de conceptualiser, d’explorer et de mettre en pratique de nouvelles manières de comprendre le monde humain. 

« L’autodestruction n’est pas l’idée de se manger soi-même, mais plutôt de manger les autres, car ils ne sont pas comme nous. » Milli 

Partant de cette sensibilité comme outil, les membres du groupe ont également fait mentir l’ensemble des critiques qui réduisent le mouvement Woke à des revendications identitaires aux ramifications infinies et à la nomenclature changeante. Ce qui touche l’identité aura été discuté dans la perspective de l’autodétermination et de l’autodéfinition. Nous n’avons pas eu affaire à des étudiant.es incapables de se sortir de leur propre subjectivité, bien que nous ayons quand même été au cœur des réflexions identitaires puisque l’enjeu Woke est indissociable du devenir de l’individu et de son épanouissement personnel. Il va de soi que le besoin de repenser les catégories identitaires s’est fait sentir. 

Les nouveaux concepts qui émergent pour penser la société, les nouveaux mots qui existent dans l’espace public, les nouvelles relations possibles et les idées qui en font vaciller d’autres sont probablement les raisons pour lesquelles ceux qui se disent anti-Woke ont peur. Entre ce mouvement de pensée et l’action, il n’y a qu’un pas. Or, une vision caricaturale et conservatrice du monde peut difficilement freiner l’élan de cette pensée en marche. Nous comprenons donc que des étudiant.es qualifié.es de Woke puissent susciter la crainte, car ils sont redoutablement intelligent.es et perspicaces, mais d’un autre côté, il n’y a rien de moins menaçant : ils opèrent dans une perspective bienveillante et dans le lieu de la rencontre, de la relation et de la réciprocité, soit celui de la communauté. 

« Je souhaite une connexion avec la nature, une connexion avec nous-même et une connexion avec les autres afin de mettre le doigt sur ce dont nous avons vraiment besoin. » – François 

L’importance de la communauté 

L’éveil, événement, démarche ou processus, ne s’est pas produit comme nous nous y attendions. Bien que cet état de conscience nécessite le développement d’une vie intellectuelle rigoureuse, il est apparu que c’est le sentiment d’être placé devant des impasses sociales qui a engendré cet état d’éveil. L’idée ici n’a rien d’originale mais elle gagne en profondeur si ce sentiment d’être devant une impasse relève de l’appartenance à une communauté, si ce sentiment, peu agréable au départ, n’est pas le simple fait d’une épreuve individuelle mais bien le produit d’une expérience vécue en partage, c’est-à-dire communiquée dans la durée. La rigueur, en ce sens, devient le souci de donner à entendre et à comprendre ce qui est ressenti et vécu par et pour la communauté.  

En réalité, nous constations la rigueur intellectuelle par la capacité du groupe à saisir et à accepter la transformation du rapport entre les diverses positions idéologiques et le libre jeu des opinions, sorte de passage entre un militantisme réactif à un militantisme d’épanouissement. Tandis que le militantisme réactif repose davantage sur l’opposition à un milieu donné et la justification d’une prise de position, le militantisme d’épanouissement repose sur l’écoute et sur l’amitié en son sens le plus large, c’est-à-dire ce par quoi il devient possible de parler de soi et des autres en même temps dans le but de faire advenir des changements sociaux. À notre sens, l’exercice de la pensée critique et créative ne se comprend qu’à travers l’appartenance à une communauté et que réciproquement, il n’y a pas de communauté sans l’acceptation de ce qui s’y exprime en acte et en pensée.  Pour nous, cet esprit de communauté aura été le fruit d’une expérience confirmant que la réalisation de soi correspond à la réalisation d’un désir de transformation sociale.  

« Lorsque les monstres seront entendus / Nos messages rendus visibles / Nos identités coloriées / Noir sur blanc, nous nous trouverons / Impossible de nous effacer / Les créatures, nous nous lèverons / Tranquillement, mais assurées / Sans marcher, nous danserons / Et notre valse sera acceptée. » Andy  

 

Notes biographiques  

Rémi Laroche enseigne la philosophie au collégial depuis 2007. Il est actuellement professeur au Cégep du Vieux-Montréal. 

Mariève Mauger-Lavigne enseigne la philosophie au collégial depuis 2015. Elle est actuellement professeure au Cégep du Vieux-Montréal.  

 

Références  

Adichie, Chimamanda Ngozi. 2014. Le danger de l’histoire unique. Tedtalk [video]. En ligne : https://www.ted.com/talks/chimamanda_ngozi_adichie_the_danger_of_a_single_story?language=fr (Page consultée le 9 juillet 2022). 

Baldwin, James. 2018. La prochaine fois, le feu. Paris : Gallimard. 

Dewey, John. 2014. Après le libéralisme ? Ses impasses, son avenir. Paris : Flammarion.  

Hickner, Steve et Simon J. Smith. 2007. Drôle d’abeille [film].

Laroche, Rémi et al. 2022. L’avenir est-il « Woke » ? : groupe de discussion – CVM. WordPress.  

Mandeville, Bernard. 2017 [1714]. La fable des abeilles. Paris : Pocket.  

Sadin, Éric. 2021. La fin d’un monde en commun ? Youtube [vidéo]. En ligne :  https://www.youtube.com/watch?v=suHXQfpBTxM&ab_channel=Thinkerview (Page consultée le 9 juillet 2022). 

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